Pour que l’université redevienne le cerveau de notre pays

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1. Notre pays, la République Démocratique du Congo, est devenu un corps dont le cerveau est en crise profonde et dont le cœur est malade. C’est donc un corps mourant. On entend souvent les gens dire que le poisson commence à pourrir par la tête. C’est rarement qu’on se rend compte que la tête pour notre pays ce sont les structures de l’intellectualité, à commencer par les universités. Celles-ci, on le sait, sont en crise grave. Aucune déclaration soutenue sur la situation catastrophique de notre pays n’émerge de ces universités.

2. Il en est de même des nombreuses églises et maisons de spiritualité qui ne produisent aucune déclaration prescriptive de compassion envers les masses populaires qui vivotent dans leurs souffrances et misères indicibles. Même les déclarations prophétiques, émanant de ces églises, deviennent des moyens de s’enrichir sans cause. L’Archibishop Kutino Fernando, qui avait émis une vigoureuse déclaration sur la nécessité de sauver le Congo, par une mobilisation populaire, s’est vu écrouer à Makala, sans que les autres églises se dérangent. Il rappela la douloureuse expérience d’une grande mémoire : Kimpa Vita Nsimba alias Dona Béatrice, qui, en son temps voulut sauver le royaume du Kongo.

3. Les universités confrontent au moins quatre types des problèmes : 1) l’insuffisance organisationnelle interne ; 2) la dynamique économique du pays fortement orientée vers le gaspillage organisé des forces humaines et donc la négligence systématique de la formation et du développement du capital humain comme facteur stratégique et aussi l’absence d’une vraie politique de l’université ; 3) l’incapacité, dans le contexte de la mondialisation, de maîtriser les forces techniques et managériales disponibles ; et 4) la rupture culturelle avec les masses populaires qui constituent la majorité du pays.

4. Si la mission universelle de l’université est la recherche de la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, nos universités ne s’organisent pas pour réaliser cette mission. Même si l’objectif principal n’était que la production des diplômes, nos universités sont incapables de produire à temps ces documents. Le fait que le pouvoir en place n’a pas de politique du futur, et donc celle qui devait s’occuper de la préparation systématique de la jeunesse, les universités comme les autres écoles, n’ont pour mission que de garder les jeunes gens hors des rues ou sinon pour les universités, de décerner des titres académiques pour besoin de simple statut social et satisfaction morale.

5. C’est pourquoi l’UNAZA était conçue prioritairement comme une structure de sécurité et non celle de la production des connaissances et de la recherche de la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Le personnel « administratif et sécuritaire », au lieu d’être un personnel de support au personnel académique, était considéré comme le moteur même de l’université. La recherche scientifique et l’enseignement ne pouvaient qu’en souffrir profondément. C’est cela aussi qui explique que les anciens de l’université, ceux qui finissent leurs études, une fois partis, ne regardent plus à l’université et, au contraire, lui tournent le dos. Alors qu’ailleurs, ce sont les Associations des anciens des universités qui prennent en main la protection, la défense et le développement de leurs universités.

6. En ligne avec la dynamique qui caractérise notre pays en général, notre université, dans sa double face étatique et privée, est extravertie. Peut-on réellement dire que l’université congolaise fait preuve d’esprit d’initiative et de découverte ? Si oui, l’UNIKIN n’allait pas vendre une grande partie de son terrain. L’Université de Dar es-Salaam, par exemple, utilise une partie de son terrain pour générer des ressources financières supplémentaires. On loue, à une durée déterminée, une partie du terrain à une compagnie qui y construit un supermarché ; le prix de chaque marchandise inclut une taxe qui va à l’université, en plus de la rente. Sur une autre partie, on construit des appartements taxés aussi par l’université. Une commission permanente de l’université étudie toutes les possibilités d’utilisation de toutes les ressources ou forces intellectuelles disponibles pour générer des ressources financières supplémentaires. Le bureaucratisme, pour aller vite, est incapable de mobiliser les forces intellectuelles. C’est toute la question de l’exigence des libertés académiques..

7. A notre connaissance, notre université n’entretient pas une institution qui veuille à la promotion et la défense des libertés académiques ainsi que le monitoring des violations de celles-ci. Les rapports interuniversitaires, en ces matières, sont presque inexistants. A l’université même, l’esprit scientifique qui doive orienter tout le travail académique ne semble pas se manifester dans la défense des libertés académiques. L’université tend à devenir très disciplinaire. Les évaluations de ce travail ne sont pas démocratiques.

8. Ailleurs, même les résultats des examens, par des examinateurs internes, sont réévalués par des examinateurs extérieurs venant d’autres universités, souvent étrangères. Les points sexuellement transmis seraient facilement dépistés. Les promotions académiques font aussi objet d’une telle justesse et rigueur.

9. Certaines universités permettent les étudiants, à chaque fin de terme, de faire et publier, dans leurs bulletins, les évaluations de chaque cours—son contenu scientifique, la relevance de la bibliographie utilisée et la disponibilité de celle-ci, la ténue pédagogique des enseignements, la capacité communicative et explicative des enseignants, la rigueur scientifique et administrative de correction des travaux pratiques, le contact avec les étudiants, etc. Les autorités académiques, dans notre université, n’ont pas de temps ni de volonté de se rencontrer avec les étudiants qui solliciteraient une audience. Alors qu’ailleurs, même un étudiant de première année peut obtenir une audience avec le recteur de l’université sans aucune difficulté. Les autorités comprennent que l’université c’est d’abord, et prioritairement, le travail académique. Leur audience primordiale ce sont les étudiants, les professeurs et les chercheurs. Où va le temps de travail des autorités académiques ? Aux professeurs, chercheurs et étudiants, en priorité. Et chez-nous ?

10. Notre université, au lieu d’être un lieu d’expérimentation de la démocratie, semble être un cas retardataire de féodalité. L’argumentation scientifique est souvent remplacée par une argumentation d’autorité non-scientifique. L’assemblée de tout le personnel académique, dirigé par un comité exécutif démocratiquement élu par les membres, fait défaut dans notre université. Le secrétariat permanent de l’Association des anciens de l’université (avec un Bulletin de liaison mensuel) organisant annuellement une convocation des membres, est absent dans notre université. C’est pourquoi, notre université n’est pas présente dans les esprits des anciens de l’université qui sont dans d’autres institutions. L’université doit travailler pour rendre sa présence effective dans la société. C’est elle qui pèserait dans la dynamique des débats budgétaires. Le personnel académique doit participer dans la conception et la rédaction de la Charte de l’université. Une Charte imposée ne favorise pas les conditions de fonctionnement créatif du travail académique.

11. En Europe, la science avait décollé après avoir réalisé un lien effectif entre savants et artisans. Notre université doit provoquer ce décollage en créant aussi de tels liens : des ateliers où des ingénieurs et des artisans travaillent de façon complémentaire, des « think tanks » où des universitaires et des managers ainsi que des capitaines de finance forment corps, des structures de production mettant ensemble, par exemple, pharmaciens et herbalistes ; etc. Notre université doit, en outre, développer des liens organisés avec l’université de l’Amérique latine et celle de l’Asie, en plus de celle de l’Occident. C’est par les têtes formées de partout aussi que la technologie de pointe peut être transférée. La dynamique de la technologie repose sur le fait que différents instruments, peuvent en se combinant, donner naissance à des instruments supérieurs. Il faudra encourager les échanges des professeurs par ces liens. Ce qui avait fait la force de l’Université de Dar-es-Salaam, dans le temps, c’était le fait que son personnel académique était constitué des académiciens venant d’au moins 4 continents : Europe (Est et Ouest), Amérique (Nord, Centre et Sud), Afrique (Est, Ouest, Nord et Sud) et Asie.

12. Notre université, pour provoquer un développement endogène, doit être enracinée dans nos cultures qu’elle aidera à développer. Même l’UK n’a pas en son sein un Institut de développement de la langue Kikongo et civilisations Kongo. Cela pourra résoudre la question des rapports entre l’université et les masses populaires. Sans le développement de nos langues, il sera difficile de les utiliser dans les enseignements et les publications. Il faut un plan pour réaliser cette vision. Le fait qu’on continue de faire appel aux langues mortes, montre qu’une langue n’est pas seulement un outil de communication, mais bel et bien, un moyen d’accumulation et de conservation des connaissances et du savoir. Différentes expériences culturelles humaines entretiennent différentes formes de savoir. La crise de la civilisation occidentale et orientale, se manifestant par l’incapacité de protéger l’environnement, peut obtenir sa résolution par le recours à d’autres civilisations.

13. L’université est un lieu où se tiennent, en permanence et chaque jour ou presque, toutes sortes de séminaires et des conférences. Des séminaires de recherches constituent le moteur du travail académique de la recherche de la vérité. Les conférences publiques vulgarisent les nouvelles connaissances. La démocratie exige aussi d’autres types des conférences visant à améliorer les rapports sociaux. L’université doit être le lieu de la stimulation intellectuelle générale. Ceux qui ont la curiosité intellectuelle vont, au moins une fois par semaine, à l’université assister ou participer à un séminaire ou une conférence. Il faut qu’il y ait donc ces conférences ou séminaires. Sans ceux-ci, l’université est dormante.

14. Il est clair qu’un peu de rigueur est nécessaire dans les nominations des autorités universitaires. Ailleurs, le personnel académique propose cinq noms parmi les scientifiques à l’autorité qui nomme pour chaque poste. Les nominations arbitraires, à caractère ethnique, clientéliste, ou régionaliste ou policier ou sexiste, n’encouragent pas le développement de la science.

15. Voilà quelques idées, livrées en vrac, qui peuvent servir de commencement pour un débat sur la question de l’université congolaise.

Ernest Wamba dia Wamba
Nkiutomba, le 29 décembre 2007.

Comments

votre article sur les universités congolaises

très touchant prof. On peu donc commencer quelque paart..chacun dans son coin. Merci.

Ibra Eneko, Aru-DRC