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Mensonge et procédure de vérité

Ceci est la continuation de la discussion suscitée par l’article de Willy Kabwe dans Le Potentiel du 22 novembre 2008. Le commentaire que j’en avais fait avait fait remarquer par le Prof. Ernest Wamba dia Wamba que la question n’est pas tant la vérité en soi. Ce dont il est question c’est la fidélité à la vérité advenue lors d’un événement—comme, par exemple, le génocide, à partir duquel on s’engage à ne jamais permettre que cela ne se produise jamais ; de s’engager à appuyer la résistance à l’esclavage jusqu’à la victoire, celle-ci étant la vérité de cette résistance comme événement. Si l’événement est de tout faire, à travers des vrais dialogues de réconciliation, pour que ne surgissent plus jamais de rébellions au Congo, on trouverait certainement des gens qui engagés dans un tel processus de vérité. Est-ce que Obasanjo serait engagé au point d’aller à la rencontre, avec fidélité, vers les Congolais déjà engagés ? De noter que tous ceux qui ont été nommés sont, d’une façon ou d’une autre engagés dans une vérité issue d’un événement spécifique.

Pauline Wynter a aussi posé des questions d’éclaircissement quant à ce qu’il faut entendre par événement. A ceci j’ajouterais qu’il y a une grande différence entre processus de vérité (p.ex. vérité et réconciliation en Afrique du Sud lors de la fin de l’apartheid) et procédure de vérité (p.ex. comme l’entend Alain Badiou, voir http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/Ethique.htm)

1— Le contexte courant en RDC, et surtout son urgence a amené à la surface des questions qui continuent sans solutions, mais avant tout, qui dévoile le fonctionnement d’un gouvernement dont les membres (la plupart) semblent plus préoccupés de rester au pouvoir et de s’enrichir, malgré l’évidente pauvreté de la majorité de la population, malgré les appels de cette même majorité pour que soient résolus, en priorité, les problèmes qui les affectent ;

2— Ceux qui sont au pouvoir ne semblent avoir aucune idée de la direction que devrait suivre le pays ni de comment et pourquoi le pays se retrouve si mal-en-point. C’est comme si les ancêtres et tous ceux qui ont donné leur vie l’ont fait en vain. En d’autres mots c’est comme si, au niveau de la direction du pays, le sens de l’histoire avait complètement disparu.

3— Le point ci-dessus expliquerait, en partie, l’engouement des gens pour la mission d’Obasanjo, pour les institutions comme l’ONU, l’UE, bref pour des institutions/personnalités de la prétendue communauté internationale comme porteuse automatique, idéale de la solution.

Oui, certainement que les gens nommés dans le texte précédent adhéraient/adhèrent à une fidélité d’un événement surgi d’une vérité. Faire en sorte que l’humanité en solidarité sorte victorieuse contrairement à ceux qui font de l’humanitarisme le terme de référence, résultat de la charité. Ces derniers font tout pour que cette charité serve leurs intérêts en premier lieu. En voyant les déplacés/en train d’être déplacées, les violées/en voie, en instance d’être violées, les tués/en sursis d’être tuées, j’ai dit que ces scènes rappellent des images identiques venant du fin fond de notre histoire. A chacun de décider de la profondeur à laquelle elles/ils sont prêts (e) s à se rendre. Prenons l’exemple de Kimpa Vita (Dona Beatriz), pour illustrer comme elle résiste contre l’esclavage ET contre le Roi du Kongo ET contre l’Eglise catholique représentée par des missionnaires capucins italiens. Une telle personne ne devrait-elle pas être honorée d’un monument informant tout visiteur de la signification de sa résistance comme événement ?

La plupart des Congolais ne sont pas informés de son existence, même si d’autres le sont très bien au point de se référer à elle comme de la Jeanne d’Arc congolaise. Certains sont allés jusqu’à exiger sa canonisation par l’Eglise Catholique. Il n’est point nécessaire ici de détailler sa biographie. Entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe elle s’éleva contre la chasse aux esclaves et signala au roi du Kongo que sa participation dans cette industrie était inacceptable. Disant qu’elle avait été inspirée par Saint Antoine dont elle avait eu une vision, un mouvement connu sous le nom de Saint Antonin se forma autour d’elle. Socialement, Kimpa Vita était issue des milieux proches de la cour. Comment, pourquoi et par quelle vérité a-t-elle été poussée à combattre l’esclavage ? Les missionnaires catholiques firent de la vision de Saint Antoine et de l’interprétation que Kimpa Vita en fit pour l’accuser d’hérésie, bien que, pour elle, la question principale était de mettre fin à un crime contre l’humanité. Pour elle, les Congolais et les Africains, qui étaient pourchassés par les négriers et/ou leurs agents intermédiaires, étaient membres à part entière de l’humanité et comme tels, devaient être défendus à fond. Oui, il est permis de penser que Kimpa Vita ait vu l’industrie esclavagiste comme un crime contre l’humanité. Un terme, nous disent les descendants des « découvreurs », qui ne fut découvert qu’après la Seconde Guerre Mondiale.

N’ayant pas laissé de témoignage écrit si ce n’est ce qui nous a été transmis par ses détracteurs, missionnaires italiens capucins qui l’accusèrent d’hérésie, nous ne saurons sans doute jamais, factuellement parlant, ce qui la motiva de maintenir sa résistance contre la Traite Négrière. Il n’est pas exagéré de présumer qu’elle parlait pour beaucoup de gens quand elle parlait contre l’esclavage, par fidélité à l’humanité, pas seulement pour l’humanité Congolaise ou Africaine.

La tragédie en RCD, en Afrique et au-delà, est la tendance de continuer à traiter l’esclavage comme un de ces épisodes malheureux qui est arrivé à l’Afrique et sur lequel il ne faut pas trop s’apitoyer (voir notamment le discours du Président Sarkozy à Dakar). L’énormité de l’impact de l’esclavage sur l’Afrique et le reste de l’humanité est encore très loin d’être connue. En grande partie à cause de la soumission à la mentalité dominante. Cette dernière a tout fait et continue de tout faire pour minimiser l’impact et les conséquences à long terme d’un traumatisme incommensurable aux effets physiques et psychiques. C’est cette ignorance active et passive, alliée à des incitations délibérées de nier et/ou d’oublier, qui alimente la tragédie en court et comment les gens s’y rapportent. La réalité n’est pas seulement ce que l’on perçoit. La réalité est bien celle-là, mais aussi le processus qui, au long des siècles, a lentement mais sûrement modifié la conscience de l’humanité. Contrairement à ce qui a suivi la 2ème Guerre Mondiale où il y a eu une prise de conscience de ce qui venant de se passer, en ce qui concerne l’esclavage, suivi de la colonisation, il y a eu bel et bien refus de prendre conscience. (À ce propos voir le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, aujourd’hui encore brûlant d’actualité). En long comme en large, cette réalité non dite, dit haut et fort : traitez les Africains comme des cas humanitaires et non pas comme faisant partie de l’humanité. En fait, en termes de priorité, nous venons de voir que les banques et les institutions financières, dont certaines ont leurs racines dans l’industrie esclavagiste, seront considérées comme humanité pendant que l’Afrique continue d’être l’objet d’institutions spécialisées dans les actions humanitaires et dont la vocation est de collecter des fonds à cet effet. Les banques DOIVENT être sauvées. Aux Africains, aux pauvres, il sera permis de mourir lentement. Ceci n’est-elle pas une forme déguisée d’euthanasie ? Ou bien, ce qui revient au même, serait-ce que nous sommes en train d’assister aux signes avant coureurs de la disparition de l’humanité ?

Grâce aux travaux de Louis Sala-Molins (LSM), Les misères des lumières et Le Code noir, nous savons, dans le détail comment la France a légiféré l’esclavage, le traffic et le traitement des esclaves. Comme le dit LSM, de 1685 jusqu’en 1848, le Code noir fut l’ouvrage de référence (une espèce de bible) en ce qui concerne le traitement des esclaves, comment les regarder, comment penser leur situation. Selon LSM, la France a planifié un génocide (si l’on se réfère à la définition de la Convention contre le Génocide passée par les Nations Unies en 1948). LSM va plus loin. Il souligne que l’orgueil de l’histoire intellectuelle de la France, les philosophes des Lumières, étaient au fait de l’esclavage, du sort réservé aux Africains, mais qu’en ce qui les concernaient, les Africains ne faisaient pas partie de l’humanité. La toute grande majorité de l’intellectualité Africaine s’est abreuvée aux Lumières en pensant qu’il s’agissait d’un grand succès de l’humanité quand, comme le montre LSM, il faudrait, du point de l’Afrique et, donc de l’humanité entière, les considérer comme un des moments les plus sombres. Comme l’humanitarisme, plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, les Lumières se signalent par des aspirations progressives de l’humanité, tout en niant d’autres, en vue de promouvoir/satisfaire un mode de vie réussi –pour une minorité– justement grâce à la négation d’une autre partie de l’humanité.

Par son travail LSM illustre comment, lui aussi s’est attaché à la fidélité de la vérité qui dit que l’humanité est une et qu’il n’y a pas d’exception. Cette vérité qui affirme l’humanité de tous les Africains, sans exception, n’est pas encore advenue. C’est la fidélité à cette affirmation qui amènera l’événement des Africains considérés et traités comme humanité. Il ne s’agit pas seulement d’une bataille philosophique, il s’agit d’une lutte politique qui va au cœur de la manière dont la mentalité dominante d’aujourd’hui a été façonnée. Et, faut-il l’ajouter, la hauteur de l’engagement exigé pour aboutir au renversement de cette mentalité.

(à suivre)
Jacques Depelchin
le 3 décembre 2008

Obasanjo ira-t-il à la recherche des diseurs de vérité ?

Dans Le Potentiel du 22 novembre Willy Kabwe a fait une réflexion sur Le Mensonge en RDC. Elle amène les lecteurs à se poser des questions et à chercher des réponses. En fait, il ne s’agissait pas que du mensonge. Il aurait pu poser la question de savoir pourquoi et comment le mensonge est devenu une façon de vivre, de penser. Au point, dit-il, que quand quelqu’un ose dire la vérité, il sera ridiculisé. Si on pousse la réflexion, on pourrait, par exemple, par rapport à l’histoire de notre pays ou même de l’Afrique entière, pour ne pas parler de l’humanité, se demander pourquoi la tendance dominante est celle de fuir la vérité. Mais, certainement, Il doit y avoir des gens qui ne disent que la vérité et, même, qui pourraient mourir de honte s’il leur advenait de ne pas dire la vérité. Obasanjo a-t-il décidé d’écouter les diseurs de vérité ? Mais c’est vrai que les diseurs de mensonge, au Congo et dans de nombreux pays de la Planète, préfèrent le mensonge à la vérité

Ainsi, face à ce qui se passe au Nord-Kivu, une haute personnalité (non Africaine) a pu déclarer qu’il s’agissait de la plus grande crise humanitaire en RDC. Est-ce vrai ? Ou s’agit-il, une fois encore de quelqu’un qui nomme pour nous ce qui nous arrive afin d’imposer comment penser la solution. La RDC n’étant pas une banque cotée dans les grandes bourses mondiales, elle sera traitée selon l’urgence dictée par l’humanitarisme. C’est-à-dire en traitant les enfants, les femmes, les gens lassés de la guerre comme une humanité de seconde et troisième classe. A-t-on oublié le génocide de 1994 ? Les mêmes qui avaient signé La Convention Contre le Génocide ont tergiversé et n’arrêtaient pas de se demander, tout haut presque, s’il s’agissait d’un génocide. C’est la même mentalité qui continue : les Africains, et surtout les plus faibles, les sans voix, ne provoquent pas les mêmes sentiments d’urgence que les appels au secours des grandes banques d’affaires. Certaines d’entre elles (il faut le rappeler) prirent naissance dans le Congo colonial et post-colonial, mais cela c’est une autre histoire. La leçon des derniers mois est claire : les puissants seront secourus au nom de l’humanité, et les plus faibles, les plus pauvres, les Africains seront secourus au nom de l’humanitarisme. Pour secourir les premiers on n’hésite pas à recourir aux grands moyens ; pour les seconds on recourt à l’aumône.

Mais cette leçon ne date pas d’hier. Elle vient de très loin. Willy Kabwe a raison de dire que l’ancrage du mensonge dans les mœurs du Congo a atteint un degré tel que le mensonge appelle le mensonge (MAM). Faudra-t-il conclure que les Congolais sont des menteurs depuis la nuit des temps ? Faut-il conclure qu’au Congo il n’y a pas, comme dirait le regretté Ahmadou Kourouma (dans sa pièce de théâtre intitulée Le diseur de vérité—tout au singulier), des diseurs de vérités ? Dans l’histoire de notre pays, jusqu’aujourd’hui on peut affirmer que le nombre des diseurs de vérité furent et continuent d’être la majorité. Il y a eu Kimpa Vita, Zumbi de Palmarès (un Africain au Brésil dans le 17ème siècle), Makandal et Boukman (à Saint Domingue/Haiti, 1755 et 1791), Anastacia (Africaine au Brésil, 19ème siècle)Toussaint-L’Ouverture, Dessalines (Saint domingue/Haiti1791-1804), Kimbangu, Lumumba, Mulele qui se singularisèrent par leur résistance contre l’esclavage et le colonialisme. Mais parmi ces grands noms bien connus, il y a eu des gens de partout, des gens qui pensaient, qui pensent et qui disent la vérité. A mi-voix, en sourdine, en silence, peu importe. C’est toujours mieux que ceux qui s’abandonnent au mensonge

Pour avoir dit la vérité, ils n’ont pas seulement été ridiculisés, ils sont morts pour avoir osé dire la vérité face au processus qui cherchait à nier leur existence comme membre à part entière de l’humanité. La question qui se pose aujourd’hui en RDC est celle-ci : serait-il qu’en RDC il n’y a plus de diseurs de vérité ? Face à cette situation, la majorité des Congolais ne devrait-elle pas demander au Général Obasanjo de faire appel aux diseurs de vérité ?

Malheureusement, on a l’impression que les prêtres du mensonge qui appelle mensonge (MAM) vont continuer la mise à mort (MAM) des Congolais. A petit feu et en prétendant de venir en aide le moins charitablement possible. Il est plus important de renflouer les banques (passées maîtres dans le mensonge) qu’une humanité qui, comme disait Fanon dans Les damnés de la terre, était massacrée chaque fois qu’elle était rencontrée.

Trop habitué dans son propre pays au MAM, Obasanjo osera-t-il rompre la routine qui a amené la RDC dans l’éternel piège du mensonge qui appelle le mensonge ? Osera-t-il lancer un appel, avec protection de vie garantie, aux diseurs de vérité de la RDC en vue d’inverser le cycle auto reproducteur du mensonge ? Au cas où le général Obasanjo serait vraiment intéressé à entendre les diseurs de vérités (DDV) il faudra qu’il sache certaines choses. Par exemple, en général les DDV, les vrais de vrai, n’étant pas intéressés par les postes et/ou le pouvoir, il ne les trouvera pas là où le pouvoir a rendu l’air nécessaire aux DDV irrespirable. Les DDV fleurissent partout, mais en particulier chez les plus pauvres, les sans abris, les déplacés pour cause de guerre, les chômeurs. Au plus on se rapproche du pouvoir, au plus le mensonge appelle le mensonge et automatiquement la mise à mort des DDV se met en marche. L’histoire de notre pays est une illustration persistante de ce processus.

S’il cherche bien dans ses archives, le général Obasanjo pourrait rencontrer les noms de certains DDV. Il en a même rencontré certains. Le général Obasanjo a la possibilité réelle d’inverser le MAM en VAV (la vérité appelle la vérité ou vie à la vérité). Il suffirait d’un petit geste. Evidemment, pour aider le Général, il faudra peut-être qu’un émissaire puisse lui être envoyé et lui faire voir que même si les DDV n’ont pas des chars d’assaut, ils seront toujours là quand les chars ne pourront plus fonctionner car les chars ne peuvent pas avoir d’enfants, et, à force de se mentir les prêtres du MAM finiront par disparaître. Non seulement au niveau de la RDC, mais au niveau de la Planète. En somme la tâche d’Obasanjo, la verra-t-il ainsi, est non seulement de guérir l’humanité en RDC, mais ce serait aussi un commencement de guérison pour toute la Planète. Nous souhaitons que le Général Obasanjo se rende compte de la hauteur de sa tâche et lui souhaitons de sentir la nécessité de faire appel aux diseurs de vérité.

Jacques Depelchin
Le 25 novembre 2008

Faut-il en finir avec la RDC ? une lecture de l’histoire de l’humanité.

Depuis l’événement du 30 juin 1960, il y a eu une constante par rapport au Congo : il fallait coûte que coûte en finir avec toute velléité d’indépendance réelle. Patrice Emery Lumumba (Premier Ministre) a incarné la fidélité à cet événement. Une fidélité qui ne se lit pas seulement dans ses discours, ses appels à l’unité, sa lettre/testament à son épouse et à ses enfants, mais aussi et jusque dans les derniers jours et moments de sa vie. La force de cette fidélité fut telle que les assassins, après l’avoir enterré, l’ont déterré pour dissoudre ses restes dans un bain d’acide sulfurique.

La rage d’en finir avec Lumumba et surtout avec ses idées s’est poursuivie sans relâche depuis les premiers projets (qui datent d’avant le 30 juin 1960) de sa mise à l’écart. En observant l’histoire de la RDCongo jusqu’à ces dernières années, il est difficile de ne pas se demander si la rage d’en finir avec Lumumba ne s’est pas transformée en rage d’en finir avec la RDC : dépecer le pays comme cela fut fait avec le corps de Lumumba. Ce n’est pas seulement à cause de ses richesses, cela tient aussi à une dynamique et une vision de l’humanité et de son histoire qui a pu et qui peut être vérifiée en regardant au-delà des frontières de la RDCongo, de ses voisins. En Europe, un des exemples les plus frappant de cette volonté d’en finir avec des histoires qui dérangent s’est vue dans le démantèlement de la Yougoslavie. En outre, là où il y a eu des génocides certifiés ou non, on observe la même rage d’en finir avec la mémoire de ces moments où l’humanité fut transgressée. A chacun de faire sa liste. Visiblement, l’effet cumulatif des transgressions ne fait qu’accroître la rage d’ « en finir avec ». Que ce soit sur courte ou longue durée, dans l’espace et dans le temps.

Ce qui se passe en RDC aujourd’hui, en particulier, mais pas seulement dans sa partie orientale, est une continuation d’une histoire qui a commencé, au moins depuis sa « découverte » par les Européens, au 15ème siècle, avec la course aux ressources, en l’occurrence, les esclaves. Cette course aux ressources se poursuit aujourd’hui d’une manière encore plus frénétique : pour une force de travail toujours meilleur marché, corvéable à merci, par ceux qui, comme du temps du marché des esclaves, se sont enrichis en servant d’intermédiaires pour ce qui fut un crime contre l’humanité. Serait-ce excessif de se demander s’il y a vraiment eu abolition de l’esclavage, lorsqu’on observe ce qui se déploie aujourd’hui comme une modernisation de la logique inaugurale?

La logique d’une humanité une et indivisible ne devrait-elle pas amener à poser la question de savoir s’il ne serait pas temps de se défaire de la mentalité accrochée à un système de penser, de vivre qui divise le monde entre l’humanité et ceux qui la dépècent petit à petit et la dissolvent en la lobotomisant. Quitte, ensuite, comme aujourd’hui, à monter des machines humanitaires pour dissimuler l’impact d’un système prédateur qui cherche à gommer ses lointaines origines génocidaires.

Avant Lumumba il y a eu la figure héroïque de Kimpa Vita qui fut brûlée sur le bûcher, accusée par des missionnaires Capucins d’être une hérétique. Cela s’est passé le 2 juillet 1706. Aux yeux des missionnaires et du Roi du Kongo, le crime de Kimpa Vita fut de dire aux autorités du Bakongo, et aux missionnaires conseillers/consultants du roi qu’il était inacceptable de laisser la Traite Négrière se poursuivre dans l’impunité. Saura-t-on jamais si elle a parlé de crime contre l’humanité ? La recherche de cette reconnaissance du crime et l’opposition farouche se joue tous les jours, comme on a pu le voir récemment dans Le Monde où l’historien Pierre Nora et Anne Taubira (Loi Taubira reconnaissant l’esclavage comme Crime contre l’Humanité) ont illustré à la fois l’ampleur de l’enjeu et la nécessaire hauteur à prendre si l’histoire de l’Humanité sera contée à partir d’elle comme un tout, et non à partir d’une de ses parties, (ou de ses avocats), aussi puissante soit-elle.

Ce qui se passe aujourd’hui dans l’est de la RDC est rapporté et relativement bien connu. Le problème n’est pas dans l’inventaire ou même dans l’analyse (sélectionnée) des faits. Une histoire qui présenterait tous les faits dans la plus grande fidélité, et sans apparence de parti-pris, laisserait encore les gens se demander d’où vient cette dynamique ou mentalité qui, au fil d’une douzaine de guerres depuis l’Indépendance, semble déterminée à en finir avec le pays comme Etat, comme Nation et même comme société. Tout dernièrement, des philosophes Congolais cherchaient des explications (voir les échanges dans Le Potentiel). Cependant il semble que quelle que soit la sophistication des argumentaires avancés, ils ne feront pas le poids face aux forces déterminées, coûte que coûte, à en finir avec un pays qui a connu et qui connaît encore des figures fidèles à l’Humanité, fidèles au principe de vie.

Depuis la « découverte » d’Hispaniola (aujourd’hui divisée entre la République Dominicaine et Haiti) par Christophe Colomb, et la disparition des populations Amérindiennes, s’est installée une logique de conter l’histoire de l’humanité fondée sur le recours à la violence et la terreur, souvent décrite comme guerre de pacification. Dans la région des Grands Lacs, cette logique de la voix des armes prime sur tout. Depuis 1994, il y a eu refus de régler la question du génocide en dehors du paradigme de la vengeance. Cette difficulté vient en grande partie de la faillite de deux modèles qui, en apparence, n’ont aucun point en commun, mais qui, dans la réalité de l’histoire de l’humanité, sont profondément liés : Le tribunal de Nüremberg (1945) et la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, mise en place à la fin de l’Apartheid et présidée par Desmond Tutu.

Les décisions prises à Nüremberg ne pouvaient mener à une réconciliation de l’humanité avec elle-même car, avec Hiroshima et Nagasaki, on assista à la modernisation (comme l’avait intimé Dwight McDonald en septembre 1945) de ce qui s’était passé à Auschwitz, Dachau, Treblinka, etc. Si l’on se met à la hauteur de l’histoire de l’Humanité, de sa convocation, de ses exigences, il devrait être possible de distinguer la double trajectoire consciente et inconsciente, ainsi que la trame qui connecte les deux. Les acteurs conscients, qu’il s’agisse des dirigeants des Etats de la Région des Grands Lacs, des dirigeants de groupes armés, des institutions internationales (ONU, EU, UA) sont-ils conscients de la logique unique qui les lie à ceux, par exemple, qui, consciemment, ont voulu en finir avec les femmes en tant que femmes dans le Sud Kivu. Nommé féminicide par certains, ce crime est difficilement mesurable à l’échelle des transgressions contre l’Humanité. Là aussi il s’agissait, pour les auteurs, d’en finir avec.

L’illustration la plus atroce de l’échec de la Commission de Vérité et de Réconciliation fut l’explosion des Sud Africains les plus pauvres qui voulaient « en finir avec » les étrangers les plus pauvres (mai 2008). Etrangers, faut-il l’ajouter, qui venaient de pays qui avaient soutenu les Sud-Africains dans la lutte contre l’apartheid. L’histoire de l’Humanité n’est pas différente de la Nature : tout est enregistré et tout se répercute, tôt ou tard. Que ce soient des crimes contre les plus délaissés ou des crimes contre ceux qui se considèrent comme intouchables ou qui estiment que leur souffrance doit compter plus que la souffrance des plus misérables, pygmées, sans-papiers, immigrants, handicapés, etc.

« En finir avec » vise non seulement à tuer, mais aussi à effacer toute possibilité physique de reconstituer les principes de vie, de liberté, d’égalité et de fraternité. L’ « en finir avec » a eu pour résultat, entre autres, et patent aujourd’hui, la visibilité de la destruction de la Planète, mais aussi la destruction de l’Humanité par, entre autres, l’humanitarisme. Face à ces assauts constants d’en finir avec, chacun cherche à se protéger en se mettant sous la protection humanitaire même s’il faut, en même temps oublier les appels à la solidarité de l’humanité. L’humanitarisme est le mode charitable d’intervention inventé par les défendeurs à outrance de la liberté économique pour adoucir l’en finir avec ceux et celles dont la présence continuent de déranger leur conscience. Les survivants des génocides certifiés ou non l’ont dit de différentes façons, mais clairement : On a parfois l’impression qu’on nous aurait préféré morts, disparus.

Ce qui se passe au Kivu n’est pas unique au Kivu, l’ « en finir avec» qui s’y manifeste et qui vise la fin d’un Etat est, au bout du compte, un « en finir avec » l’humanité. Mais pour être conscient de l’envergure du défi et de l’exemplarité de la réponse à donner, il faudrait comprendre que l’histoire d’ « en finir avec » inclut les Africains qui, à Haiti, de 1791 à 1804 ont dit, avec un autre vocabulaire, l’inhumanité de l’esclavage. Cependant, dans la logique des « découvreurs », un Africain enchaîné qui se libère de soi-même, recouvrant sa liberté, devait absolument être écrasé, sans relâche. L’en finir avec Haiti s’est poursuivi pendant plus de deux siècles. Il faut s’attendre que l’en finir avec la RDC se poursuive. L’exigence d’en finir avec ce possible de recouvrement de liberté, de vie, est renforcée par la peur, dans la tête de ceux qui veulent en finir avec la liberté et la vie, de ce qu’un tel exemple pourrait inspirer.

Malgré le statut de Patrice Lumumba comme héro national, tout fut fait, depuis sa disparition, pour le présenter comme quelqu’un qui fait peur. Nous entendons souvent parler des millions de mort depuis la guerre de 1997. Il le faut. Mais pourquoi oublie-t-on d’autres victimes ? Par exemple, le contage de ceux et celles qui furent les victimes, mortes, torturées, emprisonnées, de la chasse aux lumumbistes durant le régime mobutiste, n’a, à ma connaissance, jamais été fait. A ceux qui douterait de l’ampleur de cet « en finir avec » les lumumbistes, il suffira de lire les ouvrages écrits par des mercenaires comme Mike Hoare ou d’écouter le mercenaire Müller (ancien SS nazi) expliquer, en souriant, comment il ne pouvait pas se rappeler combien de Congolais il avait tué car on lui avait dit d’éliminer tout ce qui bougeait dans les zones où il opérait.

L’histoire d’ « en finir avec » est très longue et loin d’être rectiligne. Outre les contradictions propres qu’elle produit, elle rencontre des résistances passives et actives, de l’intérieur et de l’extérieur de sa propre logique meurtrière. Le défi de comment mettre fin à l’ « en finir avec » appartient à tout le monde. A ceux qui se croiraient mieux doués que d’autres pour y répondre, il faudrait souhaiter qu’ils résistent à cette tentation en se disant que la réponse devrait venir de ceux et de celles qui ont été et qui continuent d’être les objectifs de l’ « en finir avec » à tous les niveaux, local et global.