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En voie d’extinction – 6 août 2011

6 août 1945, dans la matinée la première bombe atomique est larguée sur Hiroshima. Il y a eu des survivants. Encore aujourd’hui, les survivants parlent. Mais est-ce possible de parler de Hiroshima de la manière dont ceux qui sont morts se sont sentis mourir à petit feu suite à un flash qu’ils ne pouvaient pas s’expliquer ? Certains, nous savons par les survivants, se sont demandés comment des humains pouvaient infliger de telles souffrances à d’autres humains. Un écho des humains kidnappés pour être ensuite vendus et traités comme des marchandises.

De retour à Hiroshima. Parmi les membres d’une équipe de sauvetage de l’armée japonaise arrivée à pied d’œuvre quelques heures après l’explosion, des témoins ont pu rapporter ce qu’ils ont vu et ressenti* :

Est-ce possible de se rappeler ces témoignages, tels qu’ils ont été ressentis ?

À voir l’histoire du monde depuis Hiroshima on est obligé, en conscience, de dire non, car, longtemps avant Hiroshima/Nagasaki s’était mis en route un processus de liquidation de l’espèce humaine. Cette liquidation s’est poursuivie, avec les atermoiements usuels, avec l’invention et le maintien d’un vocabulaire visant à promouvoir l’oubli d’une part et, l’acceptation, d’autre part, de ce qu’en conscience, était/est inacceptable. En reconstruisant l’histoire de l’humanité, il importe de voir cette histoire et cette humanité comme un tout. Les Amérindiens et les Africains « découverts », « civilisés » se considéraient membres à part entière de l’humanité. Vu sous cet angle, les points d’exclamation en forme de champignons atomiques au-dessus d’Hiroshima/Nagasaki terminent une phrase/phase/histoire dictée par une volonté d’un groupe de façonner le monde à son image.

À Hiroshima/Nagasaki, il y a eu des morts sans sépultures, vaporisés par la violence et la chaleur de l’explosion. Pour certaines victimes seules restaient l’ombre imprimée en contre-jour sur le mur à côté duquel elles se trouvaient au moment de l’explosion. Il y a eu ceux dont la peau tombait en lambeaux, demandant à boire, et tués sur le coup dès la première gorgée. Saura-t-on jamais ce qui fut ressenti, entre le soulagement de se voir donner à boire et la mort foudroyante, libératrice d’une souffrance indescriptible, indicible ?

À Hiroshima/Nagasaki, tout comme sur les rivages orientaux de l’Atlantique, quelques siècles auparavant, la même phrase a été dite par des représentants de l’espèce humaine : « comment des être humains peuvent-ils faire ceci à d’autres êtres humains ». Seul, « ceci » a changé : réduit à l’esclavage pré-atomique d’un côté et réduit à l’esclavage atomique de l’autre. Une autre forme de négationisme s’est établie cherchant à nous faire croire que l’esclavage atomique n’existe pas.

On parle beaucoup de la mémoire et, par extension, de l’obligation de ne pas oublier. Après la « découverte » d’Auschwitz, on a entendu : « Plus jamais ça ». Un slogan qui prit corps, en partie, suite au Tribunal de Nüremberg. Un tribunal qui fut officialisé le 8 août 1945. À la tête de ce tribunal, les Etats-Unis d’Amérique, qui, le 9 août 1945 larguèrent une autre bombe atomique sur Nagasaki. Il est difficile de ne pas se demander s’il s’agissait d’une façon d’effacer la mémoire avant même qu’elle ne prenne corps pour voir d’un même regard, d’une même conscience, les esclaves et les victimes de la modernisation de l’esclavage, aujourd’hui appelé capitalisme. Un système qui a engendré des sous-systèmes aux noms divers, fonctionnant comme les tentacules d’une pieuvre éternelle : colonisation, apartheid, clochardisation, chômage, compétitivité, ajustement structurel, globalisation. La croissance de la pieuvre n’est possible qu’avec l’extinction de l’humanité. La globalisation, nom innocent de cette pieuvre, verse des larmes de crocodile en entendant parler de l’extinction des pygmées. Ces larmes aussi humanitaires qu’elles puissent être ne changeront jamais la nature prédatrice d’un système fondé sur la liquidation des membres les plus vulnérables de l’humanité. Ne faudrait-il pas se poser des questions dérangeantes pour savoir si la globalisation n’est pas finalement le triomphe du rêve de gens comme Hitler ?

Les gens qui spéculent à partir des places boursières ont introduit un langage qui, en apparence, humanise la prédation en parlant des marchés comme s’il s’agissait d’être humains, comme le montre la une des manchettes des journaux : « les marchés se sont calmés », « les marchés s’inquiètent », « les marchés s’effondrent ». Ainsi, comme il a déjà été dit, le capital, essence même de l’inconscience, commence à être habillée de mots faisant penser à la conscience, tout en étant porteuse de maux nous incitant à faire un culte à l’inconscience.

Les spéculateurs boursiers se sentent-ils comme membres à part entière de la même humanité que celle dont se réclament les pygmées, les Dalits, les Tsiganes, les chômeurs, les handicapés, les enfants de la rue, les habitants des bidonvilles, des favélas, les violées, les chercheurs d’emploi/de vie, les sursitaires de la désertification, les affamés dans un monde produisant des surplus agricoles, les malades mourant sans soins de santés parce que endettés jusqu’au cou.

Le monde respectable des spéculateurs n’a rien à voir, aux yeux de leurs employeurs, avec le monde des pygmées. Mais les pygmées ne sont-ils pas les meilleurs connaisseurs de ces forêts que les bien-pensant, élites bénéficiaires de la destruction de l’humanité, prétendent sauver ? Oui, mais à une condition : les forêts valent, dans leur monde, beaucoup plus que les pygmées. Ils ne le disent pas, mais n’en pensent pas moins : « sauvons les forêts et que les pygmées crèvent ».

Longtemps avant que les intégristes de la technologie über alles ne commencent à s’incliner devant le verdict de leurs instruments, les gens le plus en harmonie avec la nature, du pôle nord au pôle sud, dans les steppes, les forêts, les déserts avaient sonné l’alarme de l’extinction. Pour certains, l’extinction fut un génocide, difficilement admis par les croisés de la supériorité de la civilisation occidentale. Une supériorité fondée, construite, défendue sur base de principes qui disaient/disent, entre autres, que la force prime tout, quelle que soit l’origine de cette force. Les pygmées de partout, vivant des forêts, dans les forêts, avec les forêts sont en voie d’extinction, selon les media. De ces mêmes media, le spectateur aura un bref résumé de la dernière tranche de l’extinction où les voisins des pygmées à la recherche de terres cultivables seront présentés comme les coupables. Rien, ou si peu, n’est dit sur les responsabilités de ceux qui ont façonné comment il faut penser la question de l’extinction de la vie et de toutes les valeurs de solidarité exigées par la conscience d’appartenir à une seule humanité.

Dans un monde construit autour du respect du plus fort, qui défendra les pygmées comme s’il s’agissait de sœurs et frères ? Les lamentations venant des organisations humanitaires, malheureusement en rappellent d’autres en d’autres temps.

La liquidation de l’humanité, de son histoire, de ses membres les plus vulnérables, des plus pauvres s’est poursuivie comme on peut le constater en prêtant l’oreille aux histoires qui viennent de Fukushima, des forêts équatoriales d’Afrique, des habitants de Palestine, Haïti, Somali, Lybie, des bidonvilles des mégalopoles du Sud, des enfants de la rue, des enfants soldats, des émigrés. La solidarité avec les gens âgés est systématiquement découragée grâce à une mentalité productiviste fixée sur « les fondamentaux » (le bottom line en anglais) de la soumission à la violence contre le genre humain. Ce processus de soumission à l’inconscience n’est pas ressenti comme tel car la destruction de la conscience de l’humanité semble, par endroits, avoir dépassé le point de non retour.

Serait-il que l’injonction « Plus jamais ça » est restée inopérante par incapacité/refus de nommer tous les responsables des Crimes contre l’Humanité, aussi puissants soient-ils ?

Entre temps, les médias nous montrent une Afrique qui se meurt par les maux considérés comme usuels, acceptables, dès qu’il s’agit de l’Afrique : la faim, la pauvreté, les conflits, les viols, des maladies facilement curables en d’autres lieux. Ces maux ont une histoire que les médias contrôleurs des informations ne peuvent, en aucun cas, conter. Une telle histoire est prohibée car elle court le risque de montrer que l’histoire, l’humanité doivent aussi disparaître, et pas seulement, les quelques gens et groupes de gens qui sont montrés du doigt comme des ennemis.

Régulièrement, on entend parler de l’extinction d’espèces naturelles, de langues, de groupes humains dans un contexte dominé par la recherche persistante de croissance d’un système responsable de la liquidation de la vie sur la planète. Nous sommes informés de cette liquidation/extinction de l’espèce humaine dans un langage qui nous présente ce fait comme un des petits effets négatifs de l’amélioration des conditions de vie pour tout le monde.

Des langues s’éteignent, mais il y a aussi des voix qui ont toujours été audibles qui aujourd’hui s’éteignent d’épuisement.

Des voix éteintes
Semi-éteintes
En train de s’éteindre crient
Nous sommes là
Nous vivons,
Nous voyons
Nous sentons

Les adressés préfèrent le confort
De ne pas voir
Ne pas sentir
Ne pas vivre

Ils n’ont jamais entendu
Nos voix
Nous les biens meubles
Par la grâce du Code Noir,
Des philosophes, des banquiers, des prêtres, des avocats, des assureurs,
La liste est longue, le message court et facile à mémoriser :
Ne pas voir, sentir, parler, communiquer
Ils ne sont pas humains, sont nés pour nous servir

Sous le Siècle des Lumières
Un obscur siècle
S’il en fut, pour l’Afrique
Nuit sans fin, début sans fin
Lente extermination des codifiés, des codificateurs
Se déclarent surpris par la tournure des choses
S’exclament :
Oh, mais nous ne savions pas—Non, oui, bon, euh, enfin
–Bégaiements typiques de l’inconfort face à la conscience–
C’est vrai vous vous êtes plaints, peut-être.
C’est à peine si on pouvait vous entendre
Ou vous comprendre
Personne ne parlait votre langue, parmi nous…

Écoutons les ancêtres d’Ota Benga et de nous tous :
Vous nous aviez décrété « biens meubles »
DONC
Par définition incapables
De parler une langue
Seulement capables
De faire du bruit
Quand l’Afrique
Fut reconnue berceau
De l’humanité, instiguant
Les descendants des codificateurs
Du Code à s’acharner à faire de
L’Afrique la tombe de l’humanité
VRAIMENT
Vous nous prenez pour
Des imbéciles.
Un des descendants de ceux que vous aviez
Décrétés non humains avait été sélectionné, boursier,
Pour être formaté
Dans la science de la soumission
Mais
Cheikh Anta Diop était
De celles/ceux qui, depuis
Des millénaires continuaient de faire naître
La conscience de l’humanité
Depuis les temps les plus reculés
De la civilisation dans la vallée du Nil
KMT
Le pays des noirs
Aujourd’hui dit Égypte
Les négationnistes de l’humanité
S’organisèrent pour mettre Cheikh
Anta Diop en échec

Hélas,
Comme tout projet négationniste bien ficelé
Nombreux sont celles/ceux qui,
Nés et abreuvés aux sources
De la Civilisation, se sont laissés
Ficelés

Par ceux/celles qui sont passés
Maîtres dans la recherche de la création
Du paradis sur terre

Nombreuses sont les voix qui continuent de dire,
Comme les gens de la Sphère au temps
Du triomphe des gens de la Pyramide,
Que ce paradis de minorité
Devient de plus en plus infernal
Pour la croissante majorité
fidèle à l’humanité
solidarité résistante
à la compétitivité
humanitariste charitable excipient
d’un poison sans nom

distillé par des faussaires
cherchant
A liquider l’humanité

(À suivre -23 août 2011)

* Voir le film documentaire (15 :56) de Kathy Sloane. Witness to Hiroshima. www.witnesstohiroshima.com. On y voit comment un citoyen Japonais se fait l’écho en 12 images de ce qu’il a vu et senti à Hiroshima quelques heures après l’explosion de la bombe atomique.
Cette référence s’inspire directement du roman de Ayi Kwei Armah, KMT- In the House of Life –An Epistemic Novel, Perankh Publishers, Popenguine (Senegal) 2006.

“Congo. Une histoire”, un succès belge

http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2614p080-083.xml0/

21/02/2011 à 16h:08 Par Séverine Kodjo
?Jeune Afrique

Véritable best-seller, le livre de David Van Reybrouck s’est vendu à 200?000 exemplaires en Belgique et aux Pays-Bas. Fait exceptionnel pour un ouvrage écrit en néerlandais et qui retrace 90?000 ans de l’histoire congolaise.

Mêlant subtilement la grande et la petite histoire, celle des Mobutu et autres tout-puissants, mais aussi celle de ces monsieur et madame Tout-le-Monde qui luttent au quotidien pour leur survie, l’écrivain belge David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour tenir en haleine son lecteur et « donner la parole aux voix congolaises ». Son ouvrage Congo. Een geschiedenis (« Congo. Une histoire », en néerlandais) est un véritable phénomène littéraire en Belgique et aux Pays-Bas, avec près de 200?000 exemplaires écoulés depuis sa parution, en mai dernier, à Amsterdam.

Cet historien de formation, journaliste à ses heures et écrivain touche-à-tout*, a mis six ans pour rédiger ce pavé de plus de 600 pages qui retrace 90?000 ans d’histoire congolaise, des premières traces archéologiques à 2010. Cette somme originale a été récompensée notamment par le prix Libris Histoire et le prix AKO (le Goncourt néerlandais). Le monde se passionne pour cet ovni littéraire qui entrecroise approches historiographique, littéraire et journalistique. Des traductions américaine, anglaise, française, espagnole, allemande, mais aussi norvégienne et suédoise seront disponibles courant 2012-2013.

Un succès et une reconnaissance que l’écrivain, qui avoue avoir « écrit le livre qu’il aurait aimé lire », a du mal à s’expliquer. Prévenant, c’est autour d’une tasse de thé noir éthiopien, agrémenté d’un miel aux mille saveurs fleuries et rapporté de l’un de ses multiples voyages en République démocratique du Congo (RDC), qu’il nous reçoit dans son appartement bruxellois. Entretien.

Jeune Afrique : Votre livre Congo. Een geschiedenis est un travail d’historien, mais aussi de journaliste et de romancier. Comment s’articule-t-il??

David Van Reybrouck : La structure principale est assez traditionnelle. C’est un récit chronologique qui retrace l’histoire du Congo [aujourd’hui République démocratique du Congo, NDLR], principalement du milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Mais chaque chapitre raconte entre cinq et vingt ans de l’histoire congolaise à travers le vécu de personnages qui ont réellement existé. L’approche littéraire m’a permis de montrer comment la grande Histoire est vécue par les « petites gens », et en même temps comment ces « petites gens » sont souvent extraordinaires.

Il s’agit donc d’un travail de vulgarisation de l’Histoire??

Oui, mais pas seulement. Même si j’ai utilisé une approche journalistique et littéraire, mon livre a une ambition historiographique et s’adresse aussi aux scientifiques. Dans Congo, j’ouvre quelques pistes intellectuelles pour de nouvelles recherches. J’ai, par exemple, donné beaucoup d’attention à l’importance des deux guerres mondiales au Congo. C’est un aspect très méconnu de l’histoire de la colonisation belge. J’ai retrouvé des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Leurs témoignages sont inédits en Belgique. Alors qu’en France on connaît beaucoup mieux le sort des tirailleurs sénégalais.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre??

J’ai enquêté et recueilli près de 500 témoignages, qui constituent ma source principale. L’apport de la tradition orale est souvent très sous-estimé. Mais j’ai réalisé aussi beaucoup de recherches dans les archives. J’ai consulté près de 5?000 sources. Le livre commence vers la moitié du XIXe siècle, mais il y a une longue introduction sur ce qui précède l’arrivée de Stanley. Car je ne voulais pas ouvrir le livre avec l’arrivée des Blancs, comme s’il n’y avait pas eu d’histoire avant leur venue. Je parcours, à grande vitesse, 90?000 ans de l’histoire congolaise, des toutes premières traces archéologiques jusqu’en 1850, pour montrer qu’il y a toujours eu un grand dynamisme sociopolitique. L’une des toutes premières occurrences écrites concernant un Congolais remonte à 3?000 ans avant J.-C. Il est mentionné dans les textes hiéroglyphiques du sud de l’Égypte. Il y avait déjà des échanges entre les Congolais et le pays des Pharaons.

Comment expliquez-vous le succès de ce livre??

En Belgique, il est sorti au bon moment, en pleine commémoration du cinquantenaire de l’indépendance du Congo. 2010 a été une année importante pour les Belges. Ils ont trouvé une façon plus adulte de regarder leur passé colonial, sans verser ni dans le triomphalisme colonial ni dans l’autoflagellation postcoloniale. Cela étant, ça n’explique pas le succès du livre aux Pays-Bas. Je ne comprends pas. Peut-être est-ce dû à sa qualité?! [Rires.] Aux Pays-Bas, comme dans ce que j’appelle les pays postprotestants, qui sont les plus grands défenseurs des droits de l’homme et de la femme, il y a un attrait pour ce qui se passe en Afrique centrale. La situation du Kivu, c’est le cauchemar de l’humanisme mondial. Mais Congo interpelle aussi les Néerlandais par rapport à leur propre passé colonial, qu’ils connaissent très mal. De nombreux lecteurs voudraient que le même travail soit réalisé sur l’Indonésie et le Suriname.

Dans votre livre, vous évoquez la présence chinoise en Afrique. D’aucuns la diabolisent tandis que d’autres la considèrent comme une échappatoire aux relations Europe-Afrique. Qu’en pensez-vous??

Trop longtemps, les Européens ont considéré la présence chinoise uniquement d’un mauvais œil. Cette attitude trahit plutôt notre frustration de perdre notre place dans le système global. Mais ça ne veut pas dire que tout engagement chinois en Afrique soit louable. C’est une forme d’économie d’échange qui a ses avantages et ses faiblesses. La Chine a commencé un engagement à long terme avec l’Afrique, simplement parce que tout ce que la Chine fait est à long terme. La pénétration chinoise est compliquée, elle suscite de plus en plus de tensions. Mais la Chine n’a aucun intérêt à saboter ses chances économiques et politiques avec l’Afrique.

Le contrat qu’elle a signé avec le Congo est une espèce de troc intercontinental. Elle peut se ressourcer dans les mines du Congo?; en contrepartie, elle doit fournir des services de construction?: routes, hôpitaux, aéroports, etc. Étant donné la corruption endémique qui sévit, ce mode de fonctionnement est intéressant, car il est toujours plus difficile de faire glisser un hôpital dans les poches d’un ministre qu’une enveloppe. Le fait que la Chine paie ses ressources naturelles avec des biens concrets peut faciliter la lutte contre la corruption. En même temps, il est clair que la Chine ne se montre pas très intéressée pour promouvoir la démocratie ou les droits de l’homme. Elle favorise les contacts avec les personnalités politiques qui servent le mieux ses intérêts.

En 2001, quand Joseph Kabila a accédé au pouvoir, la communauté internationale a cru à un possible réveil congolais. Dix ans plus tard, le pays semble au bord du précipice. Que pensez-vous de son évolution??

Chaque fois, on pense que la situation ne peut pas être pire, et elle s’aggrave encore plus. Le pays a terriblement régressé au niveau des acquis démocratiques. Kabila avait dit qu’il ne changerait jamais la Constitution. Il vient pourtant de le faire?! Je sais bien qu’il n’est pas toujours facile de démocratiser un pays. Nous, les Occidentaux, nous sommes d’ailleurs parfois un peu des fondamentalistes de la démocratie et de l’humanitaire. Nous voulons que tout soit prêt du jour au lendemain. Il était un peu naïf de penser qu’après les élections de 2006 le Congo allait devenir un autre Canada?! Un État de droit démocratique ne se construit pas si facilement. Mais aujourd’hui l’opposition est bâillonnée et le régime devient de plus en plus présidentiel. Cependant, le pays a progressé sur le plan macro économique, le budget national est plus important qu’auparavant. Quelques infrastructures se développent petit à petit grâce entre autres aux Chinois… Mais, ailleurs, le pays stagne. Il y a très peu de changement du côté de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de la sécurité, de la réforme de l’armée…

Qui est responsable de cette situation??

Il y a certes l’héritage Mobutu et celui de la décolonisation, qui n’a pas du tout été préparée. Le Congo était très peu outillé pour l’indépendance. Il n’avait, par exemple, que 16 diplômés universitaires pour tout le pays. En Belgique, on a tendance à penser que les problèmes du Congo seraient résolus avec un autre chef d’État ou une autre classe politique. Or, les défis du Congo dépassent la psychologie d’un seul individu, ils sont énormes. Quand on parle de bonne gouvernance, la Belgique n’a pas de leçons à donner. Nous ne sommes pas capables de former un gouvernement depuis quatre ans?! La France ou la Belgique ne doivent plus êtres des modèles à suivre. Les politiciens congolais l’ont bien compris. Ils sont de plus en plus nombreux, comme Vital Kamerhe [candidat de l’opposition à l’élection présidentielle de novembre 2011, NDLR], à regarder ce qui se passe du côté du Brésil. C’est intéressant. Dans les deux cas, on a deux espaces gigantesques, avec d’importants pays limitrophes, une forêt et un fleuve énormes, un héritage compliqué, un sol avec des ressources extractives importantes…

Et, en même temps, la RD Congo doit faire face à des revendications séparatistes. Y a-t-il un risque de voir voler en éclats l’unité du pays, comme au Soudan par exemple??

Depuis l’époque coloniale, il y a des tendances séparatistes dans deux provinces, le Bas-Congo et le Katanga. C’est l’un des grands enjeux de la politique congolaise. Il existe certes une frustration au niveau de la rétrocession provinciale?: le Katanga, par exemple, trouve qu’il paie trop à Kinshasa. Mais c’est ainsi également en Allemagne ou en Italie?; les provinces les plus riches trouvent toujours qu’elles paient trop. Mais, tant que Katumbi est dans le camp de Kabila, le lien entre Lubumbashi et Kinshasa est maintenu. De tout ce que Mobutu a accompli, il y a très peu de réalisations qui fonctionnent encore, mais une chose est restée intacte?: l’identité nationale. C’est étonnant, parce qu’on ne peut pas dire que le sentiment national ait été nourri ces dernières années. Malgré les conflits qui ont divisé le pays, il y a toujours un grand nationalisme. Pour la plupart des Congolais, leur pays n’est pas une construction artificielle. Il y a une grande fierté d’appartenir à cette nation, mais aussi une certaine honte de l’état de l’État.

Envisagez-vous d’aller présenter votre livre en RD Congo??

Oui, avec les prix que j’ai eus, je voudrais produire un tirage de plusieurs milliers d’exemplaires pour les Congolais. J’ai envie que le livre soit disponible à Kinshasa et ailleurs. Je vais donner une grande partie de l’argent de ces prix à des projets qui viennent en aide à la société civile et aux écrivains congolais. Mais aussi à Human Rights Watch, car ce que cette ONG a réalisé au Congo est important. C’est normal que ce livre qui parle du Congo rende quelque chose à ce pays.

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Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux, à Bruxelles.

* David Van Reybrouck est l’auteur d’un roman (Le Fléau) et de deux pièces de théâtre (Mission et L’Âme des termites), disponibles chez Actes Sud.

Retour de Lumumba au pays natal: dans le monde des ancêtres

En écoutant MOHAMED BOUAZIZI accueilli par Lumumba et d’autres figures connues et inconnues de la fidélité à l’humanité

La scène :
Lumumba, avec une autre partageuse inconnue (qu’on voit de dos), aide Mohamed Bouazizi (MoBo) à se défaire des pansements qui enrobaient son corps.

Observent la scène, parmi les esprits reconnaissables : Franz Fanon, Nehanda, Anastacia, et une multitude de personnes de toutes les parties du monde, qui ont vécu les pires humiliations.

LUMUMBA (s’adressant à MoBo):

Bienvenu parmi les vainqueurs éternels. Votre geste prendra du temps pour pénétrer dans la Conscience de l’humanité, car celle-ci n’était plus habituée à tant de pureté radicale dans la rupture par actes et pensée.

Votre geste restera un moment événementiel dans la geste de l’humanité écrite dans une langue qui dépasse toutes les langues, libérée de la gangue inventée par les gangs habitués à s’imposer grâce à une expertise acquise là d’où jaillit, avec une impunité déconcertante, les pratiques qui n’en finissent pas de mettre fin à l’humanité, à l’histoire. Bienvenu et un grand merci pour l’exemplarité du geste.

MOHAMED BOUAZIZI

Merci beaucoup de ces aimables paroles. Mais, vraiment, je n’ai rien fait d’extraordinaire. Je n’ai fait que ce que je pensais qu’un être conscient de son humanité aurait fait, dans les mêmes circonstances.Watch Full Movie Online Streaming Online and Download

Ce qui est vrai dans ce que vous dites c’est que les gens ne pouvaient expliquer que ce qu’ils avaient vu, lu, entendu. Tout le monde, ou presque, connaît les circonstances qui m’ont amené dans ce monde des éternels vainqueurs.

Ce que les destructeurs de l’humanité ne veulent pas savoir, à tout prix, est la mesure des souffrances infligées par une puissance de destruction inégalée et, probablement, inégalable dans l’histoire de l’humanité. Ils ne veulent pas savoir car savoir, les mettrait face à face avec un miroir leur renvoyant une image qui les paralyserait de peur. Ils ne tiennent pas à savoir publiquement, car, dans le fond d’eux-mêmes, ils savent que leur comportement est criminel. Ils savent que si la justice fonctionnait vraiment comme elle devrait fonctionner, ils devraient se déclarer coupables de crimes contre l’humanité.

Les puissants ne semblent pas se rendre compte, jusqu’à ce jour, de l’origine, de la trajectoire de leur puissance. Cette puissance incommensurable va de pair avec une impunité extravagante. Au fond, psychologiquement, ce n’est pas sorcier : quand quelqu’un commet un crime et qu’il s’en sort sans être pris, il cherchera à faire pire, et ainsi de suite. D’horreur en horreur, ces criminels perdent complètement la notion de ce qu’ils font. Par ailleurs, ils sont (parfois) prêts à reconnaître les pires crimes (quand ils sont coincés par des révélations inattendues), car leur puissance et l’impunité leur permet, au moment opportun, de passer les crimes contre l’humanité par « Pertes et Profits ».

Par ce terme technique de la langue de bois du capital, ils nous font savoir que nous, les plus pauvres des plus pauvres vivront des pertes (comme, par exemple, on peut le voir aujourd’hui dans les grandes villes des pays dits « émergents », où les pauvres sont réduits à se nourrir à partir des poubelles. Dans les zones huppées, certaines poubelles sont cadenassées pour empêcher les plus pauvres des plus pauvres de s’alimenter). Quant aux plus riches des plus riches, ils se réserveront l’abondance des profits qui renforcera leur puissance de destruction construite pour éradiquer l’humanité. Ils veulent nous éliminer parce que nous sommes leur miroir. En nous éliminant savent-ils qu’ils s’éliminent aussi ?

J’avais cru, jusqu’au jour où la police a confisqué ma charrette et mes produits, qu’il suffisait de se battre et que, tôt ou tard, la récompense arriverait…et je pourrai peut-être jouir non pas des profits, mais au moins des petites miettes que les pertes nous amènent.

Après tout, je m’étais tellement saigné pour acheter cette charrette qu’elle avait presqu’acquise la force d’une personne aimée. J’avais même commencé à penser qu’un jour je lui donnerais un beau nom. J’avais commencé à la considérer comme la compagne des bons et mauvais jours. Dans les bons jours, je sifflais, je chantais et j’entendais les roues tambouriner un accompagnement bien cadencé qui me donnait des ailes. Pendant l’hiver, si nécessaire, je dormais sous elle, bien calé contre une des roues, avec des journaux et des cartons. Avec les produits bien couverts avec une bâche, j’étais protégé contre la pluie, et le froid.

J’explique tout ceci car les gens ne se rendent pas compte de l’intimité qui me liait à cette charrette. Elle faisait partie de moi-même, physiquement et psychiquement. Quand on est venu me l’arracher c’est comme si on avait attenté à ma vie et qu’un coup mortel m’avait été porté. En prenant une partie de moi-même, on me tuait.

Quand ils ont pris ma charrette, c’est comme si on m’avait écorché vif. D’un coup, comme un éclair, j’ai compris comment des gens (en Inde, en Corée du Sud, en Afrique en Amérique latine, par exemple) auxquels on avait arraché la terre avait ressenti cet arrachage. D’un coup, j’ai senti ce que ressentent celles qui sont violées. Ce genre de souffrance est indescriptible car l’humanité ne pourra jamais inventé un appareil de mesure à la hauteur d’une telle souffrance.

La prise de ma charrette, de quelque chose qui était plus qu’une chose, de quelque chose qui permettait d’adoucir le quotidien de ma famille a été comme un coup de massue sur ma tête. On peut dire, littéralement, que j’avais perdu la tête. Je ne voyais pas comment la vie vaudrait la peine d’être vécue avec des gens qui vous enferme tout le temps sans vous mettre en prison.

Je m’arrêterai ici pour le moment car il y encore beaucoup de choses à dire. Encore une fois, un grand merci pour l’accueil. Je n’aurais jamais cru qu’un tel monde des esprits des ancêtres existait.

LUMUMBA

Merci de ce partage. Nous en avons tous besoin. Mais tu as encore plus besoin de repos. Repose-toi et nous t’écouterons un pleu plus tard.

Quelques temps plus tard. La même scène, sauf qu’il y a plus de gens assis. On voit aussi des mamans avec des bébés dans les bras.

MOHAMED BOUAZIZI

Il faudra aussi écouter d’autres personnes dont les voix ont été maintenues dans le silence total. Ma deuxième mort a été présentée comme un spectacle, à la mode des médias qui s’alimentent de tout ce qui peut maintenir l’intérêt des gens.

Il y a eu beaucoup de commentaires, mais les plus visibles étaient souvent à côté de la plaque. On pouvait sentir, palper leur préoccupation de montrer qu’ils nous connaissaient, alors que quelques jours auparavant on ne parlait que du miracle Tunisien, de sa stabilité, de sa pais sociale.

« Qu’il crève » aurait dit le couard fuyard [Ben Ali] en apprenant mon geste. Une condamnation guère différente de celle qui sort sous d’autres formes des porte-paroles des grandes puissances de la planète. Ces grandes puissances, sans se rendre compte, sont devenues les plus grandes nuisances de l’humanité, de toutes celles qui ne cherchent qu’à vivre.

Leur mot d’ordre vis-à-vis des gens comme nous est bien résumé par ce souhait : « Qu’il crève ». Ce ne sont pas seulement les mots, mais l’organisation des industries, de la production des choses visant avant tout à nous balayer. Dans toute la Tunisie, des plus petites bourgades jusqu’aux grandes villes, l’air vibrait de ces mots. Ils étaient prononcés chaque jour, en français, en arabe, en ki-kapital (langue de ceux qui ne connaissent que le capital), en latin, en grec, en anglais.

Les souhaits de notre disparition nous étaient transmis par tous les moyens de communication. On devrait dire d’excommunication. Tout était fait pour que nous sentions, le plus fortement possible, que nous étions de trop. Ils sont convaincus que sans eux rien de bon, de durable ne sera fait. Leur arrogance est telle qu’elle leur bouche les yeux, les oreilles. En chassant ceux qui ne veulent pas de nous, à tout prix, nous leur démontrerons l’existence d’une puissance plus forte que leur nuisance, plus en harmonie, en fidélité avec l’humanité.

Si nous avons pu commencer un changement en Tunisie, ce changement peut être le commencement d’un changement pour arrêter le massacre programmé de l’humanité, de la terre, de tout ce qui vit.
(A suivre)