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Haïti, Afrique, Aristide : pour l’histoire d’une seule humanité

Depuis l’époque où les Africains, concentrés contre leur gré à Saint Domingue (Haïti), se sont révoltés pour mettre fin à l’esclavage (1791-1804), sans l’approbation des abolitionnistes, ces derniers et les alliés de ceux qui avaient perdu cette bataille-là s’organisèrent pour que l’émancipation de l’humanité soit faite selon leur volonté. Au vu de ce parcours, il n’est pas exagéré de conclure qu’il s’est toujours agi d’une volonté mortifère, vengeresse, prédatrice, plus intéressée dans la liquidation de l’humanité qu’à son émancipation, et donc, aussi à la liquidation de l’histoire de ces luttes pour l’émancipation.

Dans un contexte où règne une soumission mal déguisée à la prédation comme mode de vivre, il sera difficile, sinon impossible, d’avoir la curiosité de savoir ce qui alimente une volonté d’accumulation de puissance, sous toutes ses formes. Comment décrire la rencontre entre l’Europe et l’Afrique ? Elle a lieu dans la foulée de la découverte des Amériques et du début du génocide Américain (David E. Stannard, The American Holocaust). C’est à partir de là que s’est mis en route, un processus d’accumulation de puissance (militaire et financière) qui ne s’est plus jamais arrêté, et qui érigera en un principe, aujourd’hui de plus en plus évident, la réduction de la justice à l’imposition de la loi du plus fort.

Il vaut la peine de rappeler, pour mémoire, quelques étapes de ce parcours : von Trotha en Afrique du Sud Ouest (aujourd’hui Namibie) organisateur de la liquidation des Herrero et des Nama ; Léopold II et ses agents dans l’Etat Indépendant du Congo (Caoutchouc rouge) ; l’Arménie, Nankin, Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, Gulag, Guantanamo, guerres ouvertes, guerres de basse intensité, guerres secrètes, dictatures coloniales et néocoloniales, crises économiques, financières toujours résolues au bénéfice des plus puissants, des plus riches, pour qui l’impunité va toujours de soi (mis à part les rares cas des boucs émissaires, pour donner l’impression de justice). Dans le subconscient de ces derniers, la mémoire d’un tel parcours pourrait se résumer par ces mots : « Nous sommes au-dessus de l’impunité, au pire seront nos crimes contre l’humanité, plus élevés seront nos gains. » En cas de doute, il suffit d’observer contre qui et pour qui fonctionne, par exemple la Cour Pénale Internationale (CPI), les institutions financières internationales (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International). Il est vrai que, de temps à autre, surgissent des sursauts de conscience qui méritent d’être signalés comme, par exemple, Our Major Slave-Trading Family, In the “Deep North” http://www.racismreview.com/blog/2008/04/21/our-largest-slave-trading-family-in-the-deep-north/ Il y en a d’autres, souvent invisibles, mais, il est permis de se demander, compte tenu des verrouillages en place à tous les niveaux, si ces sursauts sont à la hauteur d’un crime contre l’humanité qui ne s’est jamais arrêté et qui semble déterminé à se perpétuer.

La révolution des Africains à Haïti, pour l’émancipation de l’humanité est allée plus loin que la Révolution Française de 1789. Ce sont les Africains qui ont aidé les Français de la Convention à abolir l’esclavage (1792-94). Cette brève inversion de l’histoire vue et contée par la France de Napoléon et ses successeurs ne sera jamais pardonnée aux Africains de Haïti. Une fois Napoléon au pouvoir, en France, les bénéficiaires de l’esclavage organisèrent leur revanche, en imposant au nouvel état indépendant de Haïti le paiement de compensations. Dans les mémoires des Haïtiens, cette compensation n’aurait jamais dû être payée. Pourquoi les Haïtiens se retrouvent tant esseulés malgré les liens avec l’Afrique, malgré une révolution qui fait honneur à l’histoire d’une humanité cherchant constamment à s’émanciper ?

L’arrivée d’Aristide au pouvoir a coïncidé avec une réactivation de la mémoire de fidélité à l’émancipation de l’humanité, les héritiers lointains des propriétaires d’esclaves et des plantations réagirent comme les puissants, les riches ont toujours réagi, quand ils sont pris en défaut de respect et de justice vis-à-vis de l’humanité. En 2004, Aristide et le peuple Haïtien célèbrent le bicentenaire d’une révolution qui devrait faire honneur à toute l’humanité. De tous les chefs d’états Africains invités, seul Thabo Mbeki, président de l’Afrique du Sud, sera présent ; alors qu’en 1989, au bicentenaire de la Révolution Française organisée par Mitterrand, pratiquement tous les Chefs d’États Africains étaient présents (http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/I05298140/francois-mitterrand-et-ses-invites-aux-ceremonies-du-bicentenaire.fr.html).

L’isolement, les insultes, la diabolisation des Haïtiens dans la lutte pour l’émancipation de l’humanité peut s’expliquer de diverses manières. Cependant, toutes convergent vers la réalisation d’un objectif cher aux accumulateurs de la puissance : d’une part se présenter comme les seuls représentants valables de l’humanité et d’autre part, faire disparaître l’humanité et/ou la réduire à son expression marchande : l’humanitarisme. Car au nom de celui-ci les liquidateurs réels de l’humanité cherchent à se présenter comme les sauveurs virtuels de l’espèce humaine, du principe de vie, de la nature, grâce à un monopole complet et total de toutes les voies d’émancipation.

Ainsi, pour se faire valoir, les dirigeants Africains continuent de tourner le dos à leur propre histoire tout en encensant celle de l’Occident. La Révolution Haïtienne disait non à la marchandisation de l’humanité. Plus de deux siècles plus tard, avec l’aide de dirigeants Africains, la marchandisation de l’humanité a tellement progressé qu’en lieu et place de parler de l’humanité, il est préférable de parler d’humanitarisme, un acte charitable qui cache difficilement la contradiction. D’une part venir en aide aux humains, d’autre part en finir avec l’humanité considérée comme dispensable puisqu’inutile dans un monde où ce ne sont plus les humains qui valorisent l’humanité, mais les valeurs boursières qui décident des interventions dites humanitaires.

Cet acte charitable doté de son sigle anglais R2P, fait d’une pierre 2 coups. Right to Protect est le droit d’intervention militaire que se sont autorisés les plus grandes puissances militaires de la Planète pour protéger leurs intérêts sous la couverture de protéger les violations des Droits de l’Homme. Dans la réalité, ces interventions dites humanitaires permettent la vente des armes, le maintien des industries de production des armes (aujourd’hui connues génériquement comme « sécurité », un concept émotionnellement manipulable de l’instinct individuel de conservation, mais qui fonctionne à merveille pour liquider collectivement l’humanité). Ces interventions militaires permettent, en même temps, la liquidation des membres de l’humanité considérés comme superflus. En plus, ces guerres sont essentielles pour entretenir, dans les esprits, l’idée que la vie n’est possible qu’en se soumettant au droit, à la justice des plus forts. Par contre, Haïti et les révoltés contre l’esclavage (plus tard la colonisation, la mondialisation) ont montré que le maintien de l’humanité est contraire à l’imposition de pratiques du droit, de la justice du plus fort. Cependant dans le cadre politique et idéologique imposé depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les plus puissantes forces de la Planète se comportent comme si elles n’ont de compte à rendre à personne. Dans un tel contexte, il est toujours possible de se débarrasser de gens comme Jean Bertrand Aristide, président élu d’un pays souverain, dans un monde où la seule souveraineté reconnue est celle des marchés.

Comme ce fut le cas pour Toussaint l’Ouverture, Aristide fut envoyé en exil, en Afrique du Sud. Entre autres raisons : Aristide ravivait la trame d’une histoire enracinée dans les consciences révoltées depuis Kimpa Vita (brûlée vive le 2 juillet 1706 dans le royaume Kongo pour avoir dénoncé le roi et ses alliés, des missionnaires Capucins italiens, comme collaborationnistes des esclavagistes), Makandal, Boukman, Toussaint l’Ouverture, Dessalines, etc.. Au nom de ces consciences, entre autres, Aristide exigeait le remboursement de cette compensation (exigée par l’Etat Français en 1825) en précisant qu’il ne s’agissait nullement de réparations. Aristide n’était pas seul, il exprimait une volonté bi centenaire, une recherche de justice et de vérité s’organisant autour de, et par, Fanmi Lavalass, les héritiers lointains des consciences révoltées de Saint Domingue.

L’histoire de Haïti est à l’image de l’Afrique aujourd’hui : cherchant à se remettre debout, à se reconstituer, à se reconstruire, elle trébuche, hésite et parfois recule face aux menaces des chiens de garde qui cherchent à liquider l’humanité et la remplacé par un ersatz répondant au nom d’humanitaire. Dans la foulée de cette liquidation de l’humanité, ces fossoyeurs cherchent aussi à liquider l’histoire de l’humanité. On ne le répétera jamais assez : l’éradication de l’esclavage à Haïti n’intéresse pas seulement les Haïtiens et/ou les Africains. Comprendre ce qui s’est passé à Haïti en 1804 suivi de 200 ans d’impulsion vengeresse clamée par tous les moyens, y compris Hiroshima et Nagasaki qui restent un signal très fort de volonté liquidatrice de l’humanité.

Certains diront qu’il n’y a aucun rapport entre la violence de l’esclavage atlantique et celle qui fut manifestée à Hiroshima et Nagasaki. Dans l’un comme dans l’autre, l’objectif était l’humanité. Les responsables de la décision de larguer les bombes atomiques pourraient alléguer qu’ils ne s’en rendaient sans doute pas compte, mais la violence comme moyen de contrôler, de soumettre l’humanité à un système fondé sur le viol systématique de l’humanité est ce qui conduit de l’esclavage, de sa prétendue abolition à un esclavage encore plus violent, modernisé et expliqué par des arguties exculpatrices des bénéficiaires. L’arsenal des puissants inclus des avocats de tous bords, allant des philosophes aux juristes, des financiers aux aumôniers, des banquiers aux industrialistes, des linguistes aux anthropologues, des courtisans aux propagandistes, des militaires aux militaristes, des journalistes aux historiens.

Si Haïti, son histoire, son peuple et sa volonté de mener à bien la révolution de 1791-1804, ne faisaient pas peur à la plus grande puissance militaire de la planète, comment expliquer que, suite au tremblement de terre de janvier 2011 qui a dévasté Port-Au-Prince et tué des centaines de milliers de personnes, cette même puissance militaire aie recouru aux automatismes devenus typiques depuis Hiroshima et Nagasaki. À force de se considérer comme la seule capable de faire la distinction entre les ennemis et les bienfaiteurs de l’humanité, la plus grande puissance militaire de la planète ne peut se fier qu’aux expéditions humanitaires, militairement musclées pour s’assurer de la continuité de son contrôle par la violence sur l’humanité. Forcément, une humanité vivante, vibrante de toutes ses forces ne pourra dès lors être perçue que comme menaçante face à un pouvoir assis sur la volonté de monopoliser et dicter à toute l’humanité comment vivre la vie, la liberté, la paix.

Aristide n’est pas un chien

Combien de fois faudra-t-il rappeler aux chiens de garde d’un système qui ne cesse de torturer et de liquider l’humanité, que les pauvres de Haïti (et d’ailleurs) ne sont pas des chiens. Aristide n’est pas un chien. Ces chiens de garde auraient sans doute aimé qu’Aristide disparaisse comme il arrive aux chiens écrasés, sans que les journaux en parlent, sans sépulture, comme il est arrivé à des héros comme Patrice Emery Lumumba, Osende Afana, Ruben Um Nyobe, et tant d’autres dont les restent jonchent le fond de l’Océan Atlantique.

Maintenant qu’Aristide est de retour à Haïti, la propagande qui avait été utilisée pour le liquider est en train de se remettre en route. Les accusations sont les mêmes : corruption, trafic de drogues, etc. Des accusations qui ne sont pas différentes de celles qui sont lancées contre, par exemple, le chef d’Hezbollah, Sayyid Nasrallah. (http://www.youtube.com/watch?v=GDLXPpooA18).

Du côté des accusateurs, la motivation continue d’être la même : maintenir en place le système qui avait fait de Saint Domingue la perle économique des colonies françaises, en recourant à l’esclavage. Et il y a des voix qui s’élèvent, de Haïti, pour sermonner les héritiers de celles et de ceux qui avaient mis fin à l’esclavage, avec l’argument suivant : « Regardez Haïti aujourd’hui, le pays le plus pauvre de l’hémisphère Occidental. » Cette pauvreté fait partie de la guerre organisée par les puissants, les riches, pour forcer tout membre de l’humanité qui rejette la modernisation de l’esclavage, à mendier pour survivre.

Un Haïtien de renom qui s’était joint à la propagande de diaboliser Aristide avait une fois déclaré que ce dernier n’était pas Mandela. Il lui fut répondu, à l’époque, certainement : il n’y a qu’un Mandela tout comme il n’y a qu’un Aristide, comme il n’y a eu qu’un Malcolm X, un Martin Luther King, une Kimpa Vita, une Harriet Tubman, etc.. La liste des gens qui ont singulièrement contribué à l’émancipation de l’humanité est infiniment longue, trop souvent inconnue, méconnue par ceux-là qui devraient être fidèles à ces figures.

Avec la Seconde Guerre Mondiale, un système personnifié par le mal s’est effondré sans rien perdre de ses structures financières, mémorielles et mentales . Tout comme avec l’abolition de l’esclavage, les bénéficiaires du nazisme ne furent pas touchés. Comme Alain Resnais le montre très bien dans son film (La Nuit et le Brouillard), les grands groupes industriels comme Krupp ont continué de prospérer. La leçon de la Deuxième Guerre Mondiale a été tellement bien apprise que les responsables de la poursuite de la liquidation de l’humanité et de son histoire se sont proclamés comme les seuls défenseurs de l’humanité en inventant l’humanitaire et le R2P (Right to Protect). Dans cette logique, l’impunité des Etats-Unis a été érigée en un principe non négociable par le gouvernement des États-Unis. (Voir le site : http://www.iccnow.org/?mod=bia&lang=fr, accédé le 10/04/2012.)

Le film de Resnais a été tourné en 1955, en pleine guerre d’Algérie, avec l’espoir explicite du réalisateur qu’un film sur les camps amènerait les français à faire le lien entre ce qui s’était passé dans l’Allemagne Nazie et ce qui se passait en Algérie, et, donc, réagir. Nous sommes en 2012. Combien de personnes savent que le titre du film de Resnais, sans le savoir, reproduit le titre d’un décret du 7 décembre de 1941 (Nacht un Nebel Erlass) Décret « Nuit et Brouillard ». En lisant la teneur de ce décret, il est difficile de ne pas penser au contexte qui a conduit les Etats-Unis non seulement à se mettre hors d’atteinte de la Cour Pénale Internationale, mais aussi à mettre en place un système de contrôle policier à la hauteur de ses ambitions de puissance globale. (http://www.vho.org/aaargh/fran/nuremberg/tmiI/tmiI7.html, accédé e 10/04/2012.

À la lumière du message qu’Alain Resnais cherchait à faire passer, il est permis de se demander, comme le faisaient Aimé Césaire dans son Discours sur le Colonialisme et Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, s’il n’y jamais eu une réelle prise de conscience de la dimension des crimes contre l’humanité, pendant, avant et après la 2ème Guerre Mondiale. À la lumière des comportements actuels de la plus grande puissance mondiale et de ses alliés, des questions continueront d’être posées, mais l’urgence de réponses à la hauteur des crimes contre l’humanité interpellent tous les membres de l’humanité, avec de plus en plus d’urgence.

L’humanité ne vaut que inclusive, non discriminatoire. L’humanité n’a pas à être réinventée sous forme de missions humanitaires ponctuelles visant des personnes qui sont ensuite emmenées à un tribunal pénal international qui semble surtout fonctionner comme un tribunal du droit du plus fort pour se débarrasser de ceux qui défient une telle situation. Pour qu’une justice fidèle à l’humanité puisse vraiment fonctionner il faudrait en finir avec les pratiques qui font du droit du plus fort un instrument d’une justice militarisée au service de la plus forte puissance militaire jamais inventée. Il faut en finir avec une justice du droit du plus fort qui se manifeste par le biais de medias complètement sous le contrôle des plus forts dans la hiérarchie de la mondialisation.

Aristide n’est que l’écho des Africains, des Haïtiens, des damnés de la terre qui veulent se guérir de la blessure dont souffre l’humanité, une blessure qui a mutilé les consciences, les volontés de fidélité à la justice et à la vérité. Il est aussi l’écho d’autres peuples dans d’autres régions du monde cherchant à se faire entendre au-delà de l’enfer des guerres punitives menées contre une humanité qui ne cherche qu’à vivre et non survivre en se soumettant aux missions de charité des puissants. Au plus la voix d’Aristide dérange leur conscience, au plus les puissants devraient lui prêter attention et ne pas l’accuser de crimes inventés.

À suivre. 19 avril 2012