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Nous Faisons Face a une Situation Nouvelle ?

1. Sur le plan mondial, la « mondialisation », c’est-à-dire l’articulation de l’économie du marché et la démocratie parlementaire, encore appelée « communauté internationale » ou « Civilisation » ou « Occident » reste dominante ; mais de moins en moins crédible (Alain Badiou, Séminaire de janvier 2011.) Elle se donnait pour être indépassable, « la fin de l’histoire » et un ordre naturel. Ce ne sont pas les poursuites des guerres punitives (Iraq, Afghanistan) qui la décrédibilisent. Mais, sa crise systémique qui perdure depuis 2 á 3 ans et ses conséquences sur l’organisation du pouvoir politique ainsi que la poursuite effrénée du pillage des ressources dans les pays dominés. Le secteur financier, de plus en plus contrôlé par une minorité dont le seul objectif est d’avoir de plus en plus d’argent par tous les moyens possibles, prédomine. Il soumet le pouvoir politique à cet objectif (« sauvez les banques ») qui force ce pouvoir à prendre des mesures dramatiques contre les secteurs importants pour la population (chemins de fer, postes, écoles, hôpitaux, etc.) L’imposition, par cette « mondialisation » des mesures dramatiques (néolibéralisme— la subordination de la société par le marché–, privatisations) et la démocratie par le sommet et le respect des droits humains font ressembler les appels à la nécessité de cette démocratie greffée (sur des états délabrés) et ce respect des droits humains au recours colonial à la mission civilisatrice pour couvrir le pillage des ressources et la répression coloniale. Les guerres civiles, dans les Etats délabrés d’Afrique, sont reliées á cette dynamique. La colonie était bien une variante de la dictature. L’Occident nous fait croire que c’était un apprentissage à la démocratie.

2. Nous sommes aussi dans une période d’événementialité historique active attestée par des émeutes par-ci, par-là (Grèce, Islande, Angleterre, Chine populaire, pays arabes, émeutes de la faim en Afrique, au Mozambique, par exemple). Depuis la révolution iranienne, en 1979 et celle anti-apartheid en 1989, la première émeute victorieuse qui a fait tomber un gouvernement c’est la Tunisienne. Nous sommes dans cette période intervallaire entre l’achèvement de la séquence politique pendant laquelle la logique révolutionnaire est clarifiée et où elle se présente une alternative et une nouvelle disposition alternative qui n’est pas encore construite(A.Badiou). La période intervallaire est marquée donc par le surgissement des émeutes. Les demandes formulées, par la tunisienne par exemple, portent sur le changement de gouvernement (les gens ne veulent pas voir les têtes qui ont travaillé avec l’ancien dictateur qui a fui) et l’organisation par le gouvernement de la transition des élections démocratiques. Une pression populaire est mise sur le gouvernement de se changer. Il ne semble pas y avoir une prescription venant du mouvement sur comment et par qui le gouvernement de transition devrait être formé, sauf qu’on ne veut pas y voir d’anciennes figures du gouvernement renversé. Quelle composition de gouvernement donnerait l’impression qu’on a un « Etat digne », ce n’est pas clair. On peut anticiper une radicalisation du mouvement visant à trouver des prescriptions sur comment arriver à un équilibre nouveau des forces pouvant déboucher à l’organisation des élections capables d’amener au pouvoir des gens pouvant servir ouvertement et fidèlement le peuple tunisien et non pas une nouvelle oligarchie servant plus fidèlement les intérêts des étrangers et les siens propres. On viserait ici à une démocratie propulsée de la base, pareille à celle que l’Occident refuse toujours en Haïti, par exemple. Les expériences de la Tunisie et surtout de l’Egypte, montrent clairement ce que la volonté populaire peut accomplir (Peter Hallward, « The Will of the People, »Radical Philosophy, 155, May/June, 2009.) Qu’est-ce qui doit venir avant ? Le renversement de l’ancien équilibre des forces favorisant la subordination de la société par le marché ou les élections démocratiques crédibles ?

3. En Afrique donc, les choses bougent de nouveau. Pendant un bout de temps, même les élections n’ont pas amené des améliorations significatives ; les oligarchies au pouvoir font tout pour contrôler les élections (prolongation arbitraire des mandats, fraudes organisées, arrestations arbitraires des opposants, manipulation du comptage des votes, etc.) ; les peuples sont laissés dans la misère même dans les pays potentiellement riches. Les mécontentements profonds existent. Les oligarchies internes et leurs alliées externes empêchent les peuples africains de se prendre en charge. Cela facilite l’enrichissement de celles-là. Ici, la question de la démocratie commençait à devenir sans importance. En RDC, une petite oligarchie appauvrit la majorité de la population et empêche l’argent d’être redistribué de haut en bas comme le faisait Mobutu. Est-ce une démocratie ? Par qui, où et comment les décisions sur les problèmes sociaux globaux se prennent-elles ? Sont-elles prises dans l’espace public avec l’engagement politique en faveur de la majorité de la population ? C’est une démocratie d’adaptation aux conditions de la misère dans lesquelles se trouve la majorité de la population. Qu’est-ce qu’une liberté de choix qui ne change pas le contexte dans lequel on est misérable ? C’est une liberté formelle de choix d’accommodation aux forces qui créent les contextes de la misère de la population. C’est cela qui semble se jouer en Côte d’Ivoire aussi. Même si l’on avait un gouvernement mondial, les institutions de l’autonomie locale relative ne seraient-elles pas respectées ?

4. Les éléments pour une idée nouvelle d’émancipation étaient peut-être éparpillés dans les masses révoltées, leur concentration pour donner naissance à une nouvelle forme d’organisation collective de pouvoir ne semblait pas émerger. On n’a pas vu émerger un organe ou agence d’organisation collective servant de leadership du peuple résistant ; peut-être apparaitra-t-il dans la résistance populaire contre la possibilité, de la part de l’armée, d’une tendance militariste désirant retarder la remise du pouvoir aux civils ou voulant la subordination des civils aux militaires. La confiance en l’Etat semble être maintenue parce que les armées ont agi comme armées nationales républicaines et non pas comme mercenaires des oligarchies ou des dictateurs. Cela a donné une impression de l’impartialité de l’Etat. Les jeunesses qui semblent avoir été l’échine dorsale de la révolution ne constituent pas une classe capable de diriger l’Etat ou la société. Le leadership possible de la classe ouvrière n’était pas visible. L’unité politique du peuple, surtout égyptien, contre la minorité défendant le dictateur était avérée ; les considérations idéologiques étaient mises au second plan. La pression du peuple révolté sur l’Etat a, pour ainsi dire, obligé celui-ci de modifier ses modalités de fonctionnement. Même ceux qui, jusque-là soutenaient les dictateurs, disent, en parole au moins, de soutenir le peuple. Les partis politiques (alliés ou opposés à la dictature) ne semblaient pas jouer un rôle visible.

5. La visée des élections démocratiques qui soutient l’espoir populaire doit être mieux cernée pour qu’elle ne soit pas une simple inclusion occidentale ; elle exige une clarification politique pour la soustraire des mirages démocratiques que la « communauté internationale » entretient.

6. Les mécontentements fondamentaux à la base de ces levées de masses populaires sont en partage dans la plupart des pays africains : une clique au pouvoir, arrivée au pouvoir par des élections souvent frauduleuses, s’approprie l’essentiel de l’économie pour des fins essentiellement privées et soumet ce qui reste de l’Etat délabré principalement à la gestion de ces fins. Ceci fait basculer la majorité de la population dans la misère ; cette majorité est tenue à l’œil par la répression et des mensonges. Cette clique est soutenue par la « communauté internationale » qui la conseille de réduire l’Etat et laisser aux ONGs, contrôlées par l’extérieur de s’occuper de cette population. C’est une forme de recolonisation néolibérale, par la « mondialisation », des pays dominés : il faut être dans l’Empire comme seul salut possible. La division dans ces pays est encouragée par un pluralisme atomisé généralisé. Ceux qui sont plus riches que le budget de l’Etat (ce qui est présenté comme tel) et ceux qui ont les signatures au sommet des « institutions » privatisent ce qui reste de l’Etat dont l’impartialité disparait. En RDC, le sol et le sous-sol ont été ainsi expropriés du peuple. Ou bien vous êtes avec ces gens, ou bien vous sombrez dans la misère— à moins que vous sortiez du pays. Le dire politique, vide de pensée, est devenu une célébration de ces gens, et surtout du « leader. » On sait que les gens d’argent achètent les gens du pouvoir. A quelques exceptions près, les « représentants du peuple » vont là où se distribuent les enveloppes plutôt qu’à leurs électeurs.

7. Là où il y a une certaine « opposition », et si celle-ci n’est pas soudoyée, quand les élections se tiennent, elles se terminent pas une difficulté de « double comptage des votes. » Qui a gagné et qui a perdu, semble se décider ailleurs que par un comptage transparent. En l’absence de l’impartialité de l’Etat, le droit constitutionnel, l’arithmétique, l’observation, etc. sont soumis aux considérations partisanes : qui voulons-nous qui doive gagner pour que nos intérêts ne soient pas hypothéqués ?

8. En République Démocratique du Congo, nous sommes dans une nouvelle situation électorale. La tenue des élections, ici, souffre d’une instabilité aigue : les règles du jeu changent selon les attentes de ceux qui sont au pouvoir et leurs alliés. En 2006, les forces de sécurité étaient empêchées d’exercer leurs droits civiques : elles n’étaient plus composées des citoyens, c’était des mercenaires ; les Congolais résidant à l’étranger étaient privés de droit de vote. Alors que la Constitution et la loi électorale proposaient de commencer par les élections locales, urbaines, etc., les grands de ce monde, les alliés du pouvoir, avaient décidé qu’il y avait urgence d’avoir un « président élu », servant, non pas le peuple, mais de leur « interlocuteur. » Arrivés au pouvoir, les dirigeants avaient décrété que le peuple étant ignorant, ne pouvait pas se choisir ses dirigeants locaux, prétextant le manque d’argent, les dirigeants locaux étaient nommés par le sommet qui sache mieux que le peuple. Et depuis, on en parle plus. Et une deuxième séquence électorale va commencer et une fois encore par les présidentielles. Une autre urgence a été découverte : celle de gagner au premier tour et donc de n’avoir qu’un seul tour des élections présidentielles. On gagne deux choses avec un seul coup : être élu au premier tour avant que les opposants ne puissent s’entendre et puis éviter l’embarras des débats publics entre candidats au 2ème tour. La fois passée, le prétexte était « les raisons de sécurité » qui ne permettaient pas que les deux candidats au 2eme tour débattent sur leurs projets de société respectifs. Cela ne les avait pas empêchés d’avoir une confrontation militaire.

9. En RDC, nous souffrons de 4 carences fondamentales : l’absence de conscience historique, l’insuffisance, si pas la carence, de culture politique révolutionnaire, l’absence de la maturité spirituelle et l’insuffisance de culture scientifique. On nous apprend surtout l’histoire qui nous arrive, ce que les autres font de nous et à nous —et nous ne la connaissons pas bien non plus —et presque pas l’histoire faite par nos ancêtres et nous-mêmes. Même à commencer seulement à partir de la révolution haïtienne (1804) (on ignore qu’une grande partie de militants de cette révolution étaient des esclaves venant du Royaume Kongo) qui avait ouvert la séquence politique du mouvement de libération nationale tout en rendant l’esclavagisme insoutenable —elle inspira les Bolivar, les Nganga Zumbu (Brésil), les « maroons » (Jamaique), etc. Un nombre de ces militants étaient membres du mouvement de Lemba—une politique de reconstruction et guérison de la société Kongo dévastée par l’esclavage, dans une situation de l’Etat fragmenté, délabré et presqu’inexistant. Contrairement à Kâ Mana (« Penser une Révolution de Profondeur »), l’imagination est influencée par des événements émancipateurs ou révolutionnaires et pas simplement par la réflexion interne à l’imagination. Il faut identifier ces événements et partir des vérités qui émanent d’eux et pas des constats d’échec des « leaders ou militants.»

10. Dans les circonstances de fragmentation ou balkanisation du royaume Kongo, agressé par le colonialisme esclavagiste, à prédominance portugaise, une jeune femme (22 ans à peine) de la noblesse, Kimpa Vita, se détache de sa classe, qui, en connivence avec les portugais, se divise le royaume en petits sous-royaumes se donnant des roitelets ici et là et accepte une religion chrétienne colonialiste ; Kimpa Vita intervient sur un nombre de plans. Elle critique la déviation religieuse montrant que les sacrements ne signifient rien s’ils n’expriment pas la sincérité du cœur que Dieu considère (son Salva Antonniana). Elle est à ce titre peut-être la première protestante. Elle mobilise la population du royaume pour restaurer l’unité du royaume et la reconstruction de Mbanza Kongo, la capitale. Tous ses militants sont des Antoniens. Elle veut abolir l’esclavage. Les roitelets, leurs courts et les esclavagistes et d’autres « missionnaires » sont ébranlés. Ceux-ci font appel à une terreur exemplaire pour museler et démobiliser les révoltés. Sous l’ordre entre autres du roitelet Pedro IV, Kimpa Vita est brulée vive, elle et son enfant. (Mobutu pendra les « conjurés de la Pentecôte : Anany, Mahamba, Bamba et Kimba » pour asseoir par terreur son autorité.) Mais les Antoniens, malgré cette terreur, ne s’arrêtent pas ; ils vont surtout dans la province de Sundi où ils déclenchent le mouvement de Lemba, un grand mouvement politico-thérapeutique pour reconstruire et guérir la société dévastée à partir de la reconstruction de la famille (traiter et guérir les affections et refaire l’équilibre de la famille pour recréer le désir d’avoir des enfants). C’est pourquoi, on appellera Lemba, « mukisi wafunisina nsi » une pratique ou un remède pour repeupler le pays. Sur le plan proprement religieux, Kimpa Vita mettra en place une structure d’organisation d’un temple Ngunziste (Mfumu Mpu, 2008). Structure qui arrivera jusqu’à nos jours. Les militants faits esclaves amenèrent le Lemba au nouveau monde : au Brésil, en Haïti, en Jamaïque, à Cuba, aux Etats-Unis d’Amérique (en Floride, où on a jusqu’ici une Lemba Church), etc. Notre question, pour ne pas aller trop en détails, c’est de savoir pourquoi le suivi d’une telle grande expérience n’a pas eu lieu ? N’avons-nous pas besoin de désaliéner notre post-colonie ? Et comment nous pouvons nous en inspirer ? Lumumba ne fait-il pas écho de cela ? De France, un appel a été lancé et pratiqué, pour créer un groupe Kimpa Vita regroupant les femmes ngunzistes. Autour de Kimbangu Simon, il y avait de fortes femmes ngunzistes : Thérèse Mboga (enceinte, morte suite aux tortures), Mikali et Mwilu. Et la structure des groupes de « Kintwadi » s’inspirait de celle de Kimpa Vita. C’était un mouvement révolutionnaire, caractérisé non seulement par la conception révolutionnaire de l’articulation entre politique et Etat, mais l’existence d’une activité politique de masse, de ses mots d’ordre, de ses organisations nouvelles et de ses lieux propres.

11. Le mouvement radical des prophètes (1921-1951), dirigé par Kimbangu Simon, reprendra quelques éléments de la vérité des Antoniens et des Lembaistes : l’abolition de l’esclavage, l’abolition du colonialisme, du fétichisme et la création de la civilisation (contre l’idée coloniale que la civilisation ne peut être qu’européenne) des noirs par les noirs et la réhabilitation de ceux-ci (« la race la plus humiliée du monde ») et l’idée que les gens qui construiront le Congo viendront de l’extérieur ( les descendants des esclaves libérés ou les Congolais qui iront étudié en Europe ?). Les congolais de maturité spirituelle le seront comme résultat de l’affranchissement africain, c’est-à-dire de la réhabilitation de la race noire, la plus humiliée du monde. Ce mouvement émerge dans des circonstances de grande répression, surtout autour de la construction du chemin de fer. Il y a eu beaucoup de morts et les villages commençaient à se vider. Contre la mission civilisatrice coloniale, on réclame la civilisation du noir par le noir et contre la répression on proclame que le blanc partira. Malgré la déportation de près de 38.000 adeptes et dirigeants, l’influence des idées sera active jusque les années 1950s et au-delà. Elle sera le fil dynamique de l’orientation de l’ABAKO. Mais pourquoi, les églises colonialistes et colonisantes reprennent-elles en force ? N’est-ce pas là une indication de la reproduction de l’Etat colonial implanté ? A l’est du pays, l’esclavage n’est aboli qu’au 20ème siècle et surtout par les colonialistes. Et il n’y a pas eu de mouvement de Lemba. Ce fait n’a-t-il pas d’effets sur la société swahilophone ? Les échos de la révolution à Zanzibar(1964) et le passage du Che et ses collègues ne semblent pas avoir révolutionnarisé l’homme là-bas.

12. Un événement donne naissance à trois tendances : la fidélité à la vérité du mouvement, la réaction contre cette vérité et l’indifférence obscurantiste (rien n’est arrivé). Souvent, dans notre pays, les célébrations de « nos héros nationaux » escortent avec elles une culpabilité parce que ce n’est pas toujours du point de la fidélité à la vérité des événements dans lesquels nos héros étaient les militants, mais celui de la réaction ou de l’obscurantisme, qu’elles se font. Mobutu proclama P.E. Lumumba Héros National au moment où il cherchait à traquer pour le tuer Pierre Mulele qu’on peut dire avoir passablement représenté la fidélité à la vérité exprimée par Lumumba. Nos héros nationaux sont héros de quoi ? S’ils sont célébrés et commémorés par les traitres des pensées, paroles et actes de ces mêmes héros ? Pour garder son statut de réactionnaire au pouvoir, obligé de s’accommoder à la situation créée par la vérité de l’événement, le pouvoir réactionnaire adopte certains masques de cette vérité, tout en s’opposant a celle-ci. N’est-ce pas c’est cela qui bloque la pensée du suivi des actes de ces héros ? Si les militants présumés ne reconnaissent pas cette différence ? C’est cela qui fait que « nous pouvons être d’accord sur les faits, et aboutir à des jugements [politiques] parfaitement contraires. » Ce sont là quelques idées concernant la conscience historique. Aucune commission d’aucun Senat congolais n’a enquêté sur l’assassinat de P.E. Lumumba et ses collègues —cela ne montre-t-il pas que pour le pouvoir, contrairement aux apparences, l’événement que représente P. E. Lumumba, ne serait pas fondateur ?

13. Culture politique révolutionnaire : Où et quand les Congolais s’étaient-ils réunis, sans intermédiaires étrangers, pour s’entendre et élaborer une Charte congolaise de la liberté ou une Charte congolaise de l’émancipation ? La vérité de la levée de masse qu’était le 4 janvier 1959 était plus bénéfique a la réaction coloniale qui avait capitalisé sur son masque : prendre les Congolais de vitesse pour une décolonisation précipitée. L’ABAKO, un des lieux de la politique révolutionnaire de « l’indépendance immédiate » a arracher des colonialistes, était tombée en crise et disparaîtra comme lien crucial avec les masses indépendantistes. Et c’était P.E. Lumumba qui fit le bilan de la nature de l’indépendance proclamée, plus ou moins des masses indépendantistes organisées. Kasa-Vubu serait devenu un autre « Roi Christophe d’une ‘Saison au Congo’.» La Conférence Nationale Souveraine, une autre levée de masse, était écourtée quand les questions importantes devaient être discutées. La Réconciliation nationale avec vérité n’avait pas eu lieu. Le monument érigé à cette occasion représente un mensonge pour alléger la culpabilité. La peur de la mort (« Mobutu va provoquer un massacre. ») ou la peur de perdre la jouissance (« Qui n’a pas bénéficié de la largesse du Guide ? ») étaient plus importantes que la refondation de la Nation et surtout le « départ politique » de Mobutu et son Mobutisme. Il y a eu recul à tous les niveaux, on ne voulait pas aller jusqu’au bout. On privilégiait des manipulations, des menaces, la corruption, communautarisme libertaire (géopolitique), etc. plutôt que des consultations, des débats transparents, avec critique et autocritique, des vrais palabres, etc. La critique de masse de Mobutu et le Mobutisme avait débouche en la reprise du Mobutisme, bien affaibli. Aucune autocritique politique sincère faite devant les masses congolaises qui avaient été réprimées par le régime Mobutu n’a eu lieu. Le renversement de Mobutu par une rébellion armée qui ne mettait pas l’activité politique de masse au pouvoir, ne pouvait pas concrètement en finir avec le Mobutisme. Les pratiques de démobilisation politique du peuple passent aujourd’hui encore pour « la culture politique », d’où le fait de faire des « préoccupations de la sécurité » le noyau de la politique des dirigeants. Qu’est-ce qui empêchait l’organisation de larges consultations avec toutes les couches qui composent les 23 millions d’électeurs (monde scientifiques, monde spirituel, monde de fonctionnaires, monde rural, etc., envoyer « les représentants du peuple » aller se réunir avec leurs électeurs, etc.) avant de décider de procéder à l’amendement de la Constitution ? Pas de dialogue politique civilisé. Et depuis l’indépendance nominale, chaque régime a eu sa Constitution, si pas ses Constitutions. Pendant tout ce temps, le peuple ne s’est pas imprégné de l’importance d’une Constitution. On n’a jamais entendu parler du président Obama comme « garant » de la Constitution américaine. Et notre « garant » ne s’est pas montré être au-dessus de violations de la Constitution. Evidemment, si l’on suit aveuglement le « garant », on ne saura pas quand les violations de la Constitution se font. Les marches populaires sont permises par la Constitution, mais les conditions élastiques font qu’elles sont toujours réprimées, à moins qu’elles soient pour la célébration du parti au pouvoir. Nous avons plus de 400 partis politiques dont on ne sent l’existence que lorsqu’il y a des élections. On parle des « écoles de partis » dont on ne voit pas les effets, dans le peuple, en tant que culture politique ou simplement la littérature d’analyses politiques éclairant le peuple. Alors qu’ailleurs, on sait que la politique précède le droit, ici le juridisme précède la politique. Et pourtant, l’impunité règne en maîtresse. Sans pensée politique, sans un minimum d’impartialité étatique, que veut dire « reconstruction d’un Etat délabré d’implantation coloniale ? » Comme on suppose une « démocratie pure », au-dessus des luttes des classes et du contexte de domination sans la participation active et volontaire du peuple, on suppose un universalisme d’Etat pur. La simple chronologie des régimes, ou plutôt la succession des présidents, passe pour une histoire des luttes autour de la construction/reconstruction des formations étatiques congolaises. Les « décisions politiques » sont rarement informées par des analyses scientifiques sur la société. (Je crois sincèrement qu’à part les écrits des académiciens étrangers surtout, il y a une rareté de vraies études scientifiques dans l’esprit du matérialisme historique, de la société et la politique congolaises.) Nos « politiques » ne témoignent, bien souvent, que pour eux-mêmes et leurs alliés de la « communauté internationale » et jamais pour les paysans appauvris qui viennent s’entasser dans les bidonvilles, les déplacés de guerre rassemblés dans des camps, les femmes violées, les enseignants clochardisés, les jeunes diplômés sans emploi, les générations futures, les opprimes populations dites autochtones de Pygmées, etc., et surtout pas d’envisager l’articulation politique de ceux-ci d’où peut émerger une situation nouvelle, comme en Afrique du Nord.

14. La globalisation, c’est aussi la survie par le savoir et la sagesse humaniste —la science et les arts technico-artistiques en plus de la politique d’émancipation—. Avec le culte d’ignorance qui caractérise notre pays, pourrions-nous survivre au siècle prochain ? Nos dirigeants ne comprennent pas pourquoi certains pays donnent la priorité à l’éducation —jusque parfois 40% du budget. Dans la petite « éducation » qu’on organise ici (1% du budget) quelle part est accordée à la science, la technologie et les valeurs fondamentales ? Alors que la Chine populaire vise à former 600.000 ingénieurs par an (l’Inde forme 100.000 par an), on voulait fermer la Faculté Polytechnique de l’Université de Kinshasa (UNIKIN)en 2009. Et combien d’ingénieurs formons-nous par an ? Et combien des mathématiciens, ici où nous confondons le calcul avec les mathématiques ? Les écoles techniques laissées par les Belges n’existent presque plus. Les artisans qui s’efforcent par eux-mêmes, sans sponsors, et que les savants et ingénieurs ne consultent que si leurs voitures tombent en panne, sont relativement isolés. L’articulation entre artisans/ingénieurs/savants, responsable du décollage scientifique moderne, ne semble ici pas pour demain. Entretemps, le budget d’importation des pièces de rechange est énorme. Les vieilles pièces métalliques, utilisables dans une logique de combinaison des outils différents pour avoir des outils plus performants, sont exportées. On ignore absolument comment les pays qui ont décollé y sont arrivés. Et dans ce pays de croyances fantomales, magiques et sorcières, la science ne serait-elle pas une bonne hygiène intellectuelle ? On continue d’aborder la science sous la problématique de ‘l’outil du développement’ et non pas une vision critique du monde.

15. L’analphabétisme s’accroit : 26% à 30% des enfants qui doivent aller à l’école n’y sont pas. Les parents exhibent de moins en moins une compétence pour assister leurs enfants avec le travail scolaire. Il y a des familles qui soient dépourvues des matériels éducatifs, —à part peut-être la TV là où le courant arrive encore. Les forces et techniques d’industrie informatique et communicationnelle sont utilisées surtout pour l’abrutissement culturel et de marketing. (Que des filles congolaises s’abîment par le désir de blanchir ou de brunir !) Aucun effort d’identification des enfants surdoués n’est fait ; dans les conditions de délabrement intellectuel et matériel des écoles et de clochardisation des enseignants, ce sont ces enfants qui perdent l’envie d’étudier, les premiers. A l’école, l’accent est mis sur la mémorisation des faits—qui deviennent dépassés avant même la collation ! Les valeurs fondamentales (que veut dire ‘être honnête ?’ être juste ? ‘être responsable de la survie de tous ?’etc.) n’y sont pas enseignées. Quelle est la mesure d’un Congolais « éduqué ?» Même les monarques du passé, en Europe, prenaient en charge des savants, nos savants doivent ou bien devenir clochardisés ou émigrer à l’étranger. Dans quelles conditions survit le professeur Malu ? Nos régimes, qui sont sous la bourse des Institutions de Bretton Woods, ne voient pas plus loin que 5 ans, comme d’ailleurs pas plus loin qu’hier, dans le passé. Ne sont-ils pas des génocidaires des générations futures ?

16. Dans son dernier sermon à Mbanza Nsanda, le 10 septembre 1921, Kimbangu Simon affirme que sans maturité spirituelle, il n’y a pas de développement matériel. Par rapport à ses enseignements, on peut dire qu’on a régressé considérablement : le fétichisme, la sorcellerie, le maraboutisme, la magie, « les maisons ou sectes secrètes », les églises pour la poursuite du pouvoir pour le pouvoir et l’enrichissement personnel sans cause, etc., sont à l’ordre du jour. L’idolâtrie régnerait en maitresse ; même « la communauté internationale » est considérée comme une vraie déesse. Quelle est aujourd’hui la mission spirituelle du Congo ? Comprend-on la vraie signification de Kimpwanza (Ki-Mpu-Kia-Mampungu-Ga Nza) la capacité d’assumer sa liberté spirituelle et temporelle ? La repentance, la réconciliation avec vérité, l’affranchissement des africains, l’unité des chrétiens, la reprise de la parole de Kingunza, etc. sont devenus des slogans de propagande. Où est l’amour ? Où est la vraie poursuite du pardon ? Où sont les faiseurs de paix ? Quelles sont nos croyances fondamentales qui déterminent nos comportements ? Sur Dieu ? Sur la Vie ? Y-a-t-il, comme ailleurs par exemple, des mythes fondateurs qui déterminent notre idéal national ? Destin manifeste ou déclin manifeste ? On n’a pas entendu une forte prière contre l’idolâtrie au pouvoir depuis 1960 ; on n’a pas entendu un grand appel national pour la repentance concernant tous nos manquements depuis nos ancêtres jusqu’ici. On n’a pas entendu une grande prière demandant l’émergence des dirigeants spirituels du calibre de Kimbangu Simon, pour que le peuple reforme ses valeurs fondamentales qui déterminent ses comportements. Ne faut-il pas nous préparer pour recevoir la grande clameur qui s’est mise en route ? La colonie, comme machine d’aliénation culturelle, a presque détruit notre spiritualité : toutes les valeurs africaines étaient déclarées sauvages, primitives et dangereuses. Il fallait s’en débarrasser le plus vite possible. Mais, l’eurocentrisme ne nous a pas rendu murs ; on est toujours en apprentissage éternel : impossible de créer ou d’innover. D’où,
on est portés vers la consommation et l’utilisation de ce qui est déjà créé par les autres. L’esclavagisme spirituel ne favorise pas une pensée libérée.

17. La personne humaine est sacrée, dit notre Constitution (article 16). Il suffit d’être convoqué au bureau de la sécurité pour soit revenir diminué par des tortures, ne plus revenir du tout ou être trouvé mort ailleurs. La sécurisation de tout congolais est hors de question ; on sécurise le leader contre tous. Des enveloppes d’empoisonnement ont emporté un nombre de citoyens innocents. Notre pays est devenu « la capitale des viols des femmes » et ce sont les étrangers qui en sont beaucoup plus préoccupés que nous. Et nos femmes savent les coups qu’elles endurent de « l’amour ». Nos ancêtres avaient participé dans la vente et l’achat des esclaves ; qu’avons-nous fait pour cela ? Nos ancêtres ont trahi les prophètes et ceux-ci sont morts en prison ; qu’avons-nous fait pour cela ? Nous avons continue de trahir, sous des célébrations avec faste, les militants de la nation révolutionnaire : Lumumba et collègues étaient, en 1961, sciés et morcelés pour les disparaître dans l’acide ; Mulele et collègues, en 1968, étaient coupés et mis en sacs pour les jeter dans le fleuve ! Les mœurs changent-elles d’elles mêmes sans effort conscient ? Notre uranium a été utilisé pour détruire Hiroshima et Nagasaki ; qu’avons-nous fait pour cela ? Sans une vraie estime de soi, pouvons-nous aimer les autres ? Que faisons-nous du fait que les prophéties de Kimbangu (son dernier sermon, en 1921 ; ses conversations avec les prêtres qui l’ont rendu visite en prison, en 1922 ; ses conversations avec le feu Jean Kiansumba, en 1944), ne font que se vérifier ? Quels sont les signes annonciateurs de la Deuxième Indépendance qu’il annonça ? Nous sommes des êtres spirituels en plus d’être des machines biologiques ; nous devons obéir aux lois spirituelles comme à celles biologiques et physiques.

18. Dans ce sermon, Kimbangu prédit tout ce qui nous arrive en Afrique. Je cite : « Mais les décennies qui suivront la libération de l’Afrique seront terribles et atroces. Car tous les premiers gouvernants (« minyadi ») de l’Afrique libre travailleront au bénéfice des Blancs. Un grand désordre spirituel et matériel s’installera. Les gouvernants de l’Afrique entraineront, sur le conseil des blancs, leurs populations respectives dans des guerres meurtrières et s’entretueront. La misère s’installera. Beaucoup de jeunes quitteront l’Afrique dans l’espoir d’aller chercher le bien-être dans les pays des Blancs. Ils parleront toutes les langues des Blancs. Parmi eux, beaucoup seront séduits par la vie matérielle des Blancs…. Il faudra une longue période pour que l’homme noir acquière sa maturité spirituelle. Celle-ci lui permettra d’acquérir son indépendance matérielle. » (Mbongi a Nsi : « Le Dernier Sermon de Mfumu Kimbangu Simon » 2010. Pp.3-4.) Le langage de 1921, quand l’idéologie coloniale est dominée par le racisme, conçoit encore l’opposition entre Blancs et Noirs. En ces temps-là, évidemment, tout ce qui est noir est sauvage, primitif, mauvais, irrationnel et tout ce qui est blanc est bon, supérieur, civilisé et rationnel. Avec les temps, le colonisé dit évolué apprend à haïr tout ce qui pourrait être son héritage culturel, historique et civilisationnel ; il a honte d’être noir, d’être africain qui « n’a pas d’histoire », etc. Mais Kimbangu s’agite pour la libération de l’Afrique et perçoit aussi, avant Frantz Fanon, ce que les gouvernants issus des évolués vont faire de l’Afrique libre. Les désafricanisés (Kimbangu comprend les deux sens : mental et pour certains, physique) auxquels on a inculqué que seule la civilisation européenne compte ; et qui a perdu sa maturité spirituelle lui permettant de discerner les inculcations, ne peut dépendre que des conseils d’anciens colonialistes compris comme seuls rationnels. La réponse et même la solution se trouve dans l’appel de Fanon de « Quittons cette Europe… » (Les Damnés de la terre, dernier chapitre,) et dans l’autre appel d’Amilcar Cabral de « Retour aux sources.. » dénigrées par l’impérialisme (colonial, néocolonial et mondialisé) (A. Cabral, Return to the sources.) Pour le refus de l’histoire à l’Afrique, Cheikh Anta Diop a fait plus qu’un grand appel : il faut connaître toute l’histoire humaine mondiale, y compris de l’Ancienne Egypte, pour réfuter sans appel le mensonge selon lequel c’est le colonialisme qui fait entrer l’Afrique dans l’histoire.
Où était l’Europe quand nos ancêtres esclaves déportés au Nouveau Monde faisaient l’histoire à Santa Domingues et ailleurs ?

19. L’élite africaine qui fournit les gouvernants de l’Afrique, pour la plupart sont toujours culturellement, philosophiquement des évolués hostiles aux valeurs africaines comprises comme « anti-valeurs », sauvagerie, primitivité. Cette élite continue de singer les valeurs et les mauvaises pratiques des colonialistes et néocolonialistes. Elle considère les paysans, les moins affectés intellectuellement/spirituellement/culturellement par la civilisation coloniale comme l’ignorance en personne. On peut leur faire voter le projet de Constitution, au referendum, sans l’avoir vu ni sans leur permettre d’en avoir étudié le contenu, et bien sur, « au nom du peuple ». Nous préparons une critique de l’élite congolaise ; nous ne pouvons pas aller en détails ici. C’est dans ce contexte flairé ci-dessus qu’il faut envisager de pied ferme la possibilité d’une levée prochaine de masse. Aurait-on dépassé les prescriptions de F. Fanon sur le milieu rural, en faveur des pauvres des villes ? Qui incarnerait la nation révolutionnaire à venir ?

A SUIVRE
20. Pourquoi donc Simon Kimbangu et Patrice Emery Lumumba étaient condamnés à mort ? Pas pour des raisons avancées à grands cris=surtout par les dirigeants de l’Eglise catholique qui exigeaient leur pendaison=notamment : la haine du blanc, pour le premier, et le communisme pour le deuxième=. Mais, parce qu’ils avaient déployé une indépendance d’esprit, refusée aux noirs depuis 500 ans de leur domination et humiliation. L’estime de soi et la volonté de s’auto=émanciper proviennent de cette indépendance d’esprit. Le commandant De Rossi s’attendait, en Kimbangu, à voir un ‘esclave’ qui se mettrait à genoux pour implorer le pardon. Il vit qu’il était devant quelqu’un s’en tenant fermement à sa vérité, sans fléchir. Les grands du monde de ce temps=là bipolarisé, par la voix du roi des Belges, Baudouin, voulaient tromper les congolais dominés qu’ils leur octroyaient l’indépendance comme une faveur pour laquelle ceux=ci devaient manifester de la gratitude. Lumumba, non prévu par le protocole d’Etat ; prit la parole, tonna et proclama la vérité historique : ‘nous avons lutté pour avoir notre indépendance et nous allons faire de celle=ci suivant la volonté du peuple.’
Une des caractéristiques de l’élite politique d’aujourd’hui c’est l’absence d’indépendance d’esprit dans ses membres. Cette élite est essentiellement composée des serviteurs des forces extérieures=les maitres. C’est depuis 1960 que cette élite s’organise dans des structures faites pour servir les forces extérieures : le groupe de Binza fut une illustration. C’est cela qui fait qu’elle soit incapable d’etre fidèle à la pensée et l’action de S. Kimbangu et P.E. Lumumba et les transforme en leurs contraires. Les exceptions sont rares.
Le fait qu’il y ait plus de 400 partis politiques montre que cette élite n’a pas de sens d’unité politique et donc aussi de l’autonomie de l’Etat. Chaque membre cherche un maitre à servir et non pas à sortir de la servitude. Ceci traverse d’ailleurs tous les secteurs : économique ou structurel aussi bien que super=structurel. Le chef d’église s’adresse à l’église étrangère pour sa légitimité et sa survie. Les politiques conçoivent l’Etat comme une somme des postes à occuper moyennant l’appui des forces extérieures ou leurs proches. Souvent, ce sont les forces extérieures qui intiment à l’élite congolaise de s’unir. C’est pourquoi la vraie campagne électorale des candidats présidentiels se fait surtout à l’Occident. A l’intérieur, on corrompt les masses des électeurs par des ‘cadeaux’ et des fausses promesses. Puisque les partis sont essentiellement des fora ethniques, l’élite divise la population congolaise plutôt que de l’unir.
Les membres de cette élite qui soient informés de la situation contemporaine du monde sont rares, et non plus de l’histoire tant ancestrale que celle du pays. C’est pourquoi, les membres donnent l’impression d’etre incapables de penser ou de pensée nouvelle. L’appel de Montaigne leur concerne aussi : ‘qu’on cesse de nous criailler comme qui verserait dans un entonnoir, et notre devoir ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’on corrigea cette partie=là !’ Ne se font=ils pas membres des maisons qui pensent pour eux ? Ils répètent ad nauseabond l’idéologie occidentale : il n’ y a pas des rapports sociaux déterminant l’action des hommes, l’individu est le créateur de son histoire —la société est une somme des individus–, le marché doit soumettre la société (le néolibéralisme—la source de la richesse congolaise est devenue le marché et l’argent d’emprunt, commissions pour la signature des contrats, l’argent de blanchiment plutôt que le travail congolais), la démocratie multipartiste, l’humanitarisme(défense des droits humains souvent sélectionnés) et la charité et non la solidarité avec les peuples, la loi ne concerne pas l’incarné du mal !

21. Revenons sur la question du ‘retour aux sources traditionnelles.’ Nous sommes toujours dans l’après achèvement de la séquence politique des luttes pour la libération nationale ouverte par la révolution citoyenne haitienne (1802-1804). La Nation africaine qui devait, par ses luttes, transformant les fragments d’empires et d’états esclavagistes dévastés ensuite par des états coloniaux implantés par conquetes, s’est échouée avec l’émergence d’état post-colonial graduellement devenu irresponsable, entrainant sur « les conseils des Blancs »’(S. Kimbangu)des peuples africains dans des guerres meurtrières et une instabilité d’où on ne sort toujours pas. La Nation africaine par des peuples en luttes victorieuses pour la libération nationale ne s’est pas formée ; l’indépendance largement octroyée ne pouvait pas donner naissance à cette nation. C’est l’insuffisance de la résolution de la question nationale africaine qui provoque l’appel aux retours aux sources traditionnelles. C’est le contenu universel et pan-africaniste qui permet de décider si le retour est révolutionnaire, localiste ou réactionnaire. Le premier concerne la reprise des enseignements culturels issus des luttes de libération nationale depuis la Révolution haitienne et peut-etre, au-delà- jusqu’à ceux issus des résistances populaires en Ancienne Egypte. Le deuxième concerne la reprise des fabrications culturelles des anthropologues, essentiellement colonialistes ; et le dernier concerne celle des idéologies dominantes (métaphysiques) des empires et états précoloniaux. Le premier exige la compréhension des luttes populaires dans toutes leurs histoires pour capter les idées émancipatrices qui y avaient émergées. Le deuxième reprend, analysés critiqués ou non, les écrits des anthropologues surtout. Le dernier utilise les données issues, comme dit le leader de BDK, des révélations (qui le rendent « grand maitre de la sagesse Kongo », par exemple) et l’Histoire ancienne. Tous ces retours visent à une notion différente de la nation : celle issue des luttes réelles de libération nationale, celle créée de toutes pièces par l’état post-colonial (« Authenticité ») et celle d’un royaume antécolonial qu’il faut restaurer. Ce sont les luttes qui peuvent exposer les recoupements possibles. Les aspirations à la modernisation confrontent ces trois retours- à moins qu’elles ne soient qu’un suivisme ou copisme intégraux des cultures étrangères incorrectement portées au niveau de l’universel. L’affirmation de S. Kimbangu suivant laquelle « les Blancs savent seulement un quart de la science et la « race noire la plus humiliée du monde devenue émancipée saura les trois quarts restants » est une aspiration à l’universel complet.

En RDC, tous ces retours ont eu lieu. Dans les mouvements révolutionnaires prophétiques, qui articulaient entre elles les luttes d’émancipation de la race humaine, dite noire la plus humiliée du monde, celles des descendants des esclaves tant domestiques que mondiaux, celles des colonisés africains et enfin celles des colonisés congolais, les tendances de retour aux sources traditionnelles (pensées des résistants comme Mafuta Furia, Kimpa Vita, Nzinga) sont de première nature. Le désir d’émancipation universelle (« Le Noir sera Blanc et le Blanc sera Noir », S Kimbangu) se fait toujours sentir. Le dernier sermon de S. Kimbangu, à Mbanza Nsanda le 10 septembre 1921, est une véritable déclaration de libération nationale et d’émancipation humaine. Les églises qui se réclament de S. Kimbangu, malheureusement, ne sont pas pour la plupart fidèles à cette déclaration parce qu’elles agissent comme si la libération est déjà acquise. L’exigence de l’indépendance arrachée et non celle colonialement préparée et octroyée, à l’ABAKO indépendantiste, était en ligne avec cette déclaration. Les interventions de Patrice Emery Lumumba, en 1960, sont également fidèles à la déclaration. Il y a eu certainement des grandes idées de résistance dans les mouvements de la ‘Deuxième Indépendance’ qui reprennent les cultures traditionnelles résistantes.
« L’Authenticité Mobutiste », à notre avis se réclamait d’un retour localiste ; cela ne pouvait conduire qu’à la création des institutions ‘répressives’ comme la « Prima Curia ». Les bonnes volontés qui se réclamaient de « l’Authenticité » pour continuer la lutte pour la libération nationale étaient marginalisées. L’organisation du pouvoir commençait à imiter ce que les anthropologues avaient écrit dans leurs études des traditions du pouvoir soi-disant africain. Ici aussi les « religions traditionnelles » qui s’inspiraient du courant, faisaient promouvoir une spiritualité répressive. Le culte des ancetres était beaucoup plus attentif aux détenteurs du pouvoir qu’aux pauvres, aux persécutés, aux orphelins, etc. La chefferie et tout son arsenal des fétiches et son cortège des sorciers et nganga avaient pris une grande ascendance. Les marabouts devenaient des vrais décideurs. Il est possible que les forces extérieures qui les dominaient étaient assimilées aux plus grands sorciers.
Au début, le BDK donnait l’impression d’un mouvement de lutte culturelle de libération nationale —ne fut-ce que pour se débarrasser de l’emprise de la culture Mobutiste et Ngala dominant la société Kongo. En refusant de s’appuyer sur le peuple Kongo résistant, le seul créateur de l’histoire Kongo, en se faisant la seule source des traditions auxquelles il faut retourner et reçues par lui, en tant que grand maitre de la sagesse Kongo, par révélations, le BDK revendiquait un retour aux traditions métaphysiques (l’essence du Mukongo) de l’idéologie dominante du Royaume Kongo ; il taisait les traditions de résistance Kongo de palabre, de Lembaisme et les traditions sorties des mouvements de résistance ngunziste ( y compris Buendeiste), munkukuiste, croix-komaiste,etc. L’aspect d’utilisation révolutionnaire du Christianisme dans les luttes de libération lui avait échappé. C’est pourquoi, comme au moyen-age, pour le BDK, la religion détermine la politique qui détermine la science. L’autonomie, plus tard, du BDM, parti politique deviendra impossible. Quand le leader de BDK eut le désir de faire la politique, d’abord comme candidat gouverneur du Bas-Congo, sa vision politique devenait celle de l’occupation ou l’entrée dans l’état postcolonial. Au lieu d’un mouvement de la révolution culturelle s’appuyant sur les masses populaires pour une vraie transformation politique et sociale, il devint celui d’entrer dans l’état postcolonial dont la culture était combattue. Les premières tentatives d’occupation du pouvoir à partir des secteurs, par la force, seront réprimées de façon excessive par l’état. Récemment, le leader de BDK se présente comme expert en arbitrage politique « en sa qualité de grand maitre de la sagesse Kongo. » Le peuple Kongo qui le soutenait a commencé à se poser des questions. A supposer qu’il soit élu président de la République, du dedans de l’état post-colonial compradore quelles transformations pourra-t-il etre capable d’apporter dans l’absence d’un grand mouvement des masses populaires ?

22. Nous sommes encore dans l’époque où « les états veulent l’indépendance, les nations veulent la libération et les peuples veulent la révolution.» Nos dirigeants (compradores) ne veulent pas l’indépendance et meme pas l’autonomie fonctionnelle de nos états. Ils sont devenus des complices et des alliés surs de la domination et l’exploitation de nos peuples. La question nationale ne peut pas se résoudre par un état anti libération nationale. Les actes fondamentaux de ces dirigeants (le refus de mettre le travail au centre de l’activité économique et sociale et la privatisation du sol—l’expulsion des paysans pauvres de l’accès à la terre) préparent les conditions objectives de la révolution. Que doivent faire les 80% de sans emploi pour vivre et la majorité paysanne que les enclosures forcent de s’installer misérablement dans les bidonvilles ? L’agriculture, l’éducation populaire, la santé de base, etc., qui intéressent la majorité de la population, sont négligées. Les institutions pouvant incarner le processus de prise de conscience de l’idéal national : l’armée nationale, l’éducation publique, la justice, les structures idéologiques pseudo-étatiques sont en crise profonde si pas détruites. Un licencié d’université devient de plus en plus incapable d’écrire une lettre grammaticalement correcte de demande d’emploi ! C’est dans le désert qu’on preche « le changement des mentalités et la tolérance zéro de la corruption. » Le nettoyage culturo-idéologique ne pourra venir que par un grand mouvement des masses révolutionnaires (« mvita velela » disent les Bangunza.) Il faut comprendre, dans ce contexte, les mirages et le bavardage sur la démocratie multipartiste et l’humanitaire. On ne peut pas parler de la démocratisation quand ce qu’on vise c’est de garder la majorité de la population en dehors des moyens de vie et dans des conditions qui l’empeche de participer activement. Le parlement a passé plus des lois qui sont nocives à la majorité de la population qu’en sa faveur. Ceci explique aussi pourquoi les élections locales prévues tardent à venir. La démocratisation ne viendra pas dans une famille constamment affamée. Ni dans les écoles publiques où les enseignants sont clochardisés parce que mal payés. Un parti politique où « les cadres » se disputent les faveurs auprès du propriétaire/ »fondateur » ne peut se démocratiser. Les manipulations, les achats de conscience, l’utilisation de la topologie ethnique ou régionale et les intrigues n’avancent pas la démocratisation. Les alliés extérieurs, on doit s’y attendre, prennent leurs propres intrigues, manipulations et achats de conscience comme aidant la démocratisation des autres !
En Afrique, seuls quelques pays ont obtenu leur indépendance culturelle, surtout linguistique. La crise de l’usage de la soi-disant « langue officielle », le fait que les « lettrés », une minorité a des difficultés de la maitriser et que le reste de la société ignore la langue des institutions officielles, montre que l’indépendance culturelle reste à faire. Dans un sens, ce fait retarde l’arrivée dans ces pays du « Printemps arabe ». Les intellectuels progressistes qui doivent vite apporter aux masses populaires, dans les langues de celles-ci, les expériences du « Printemps arabe » semblent faire défaut. La jeunesse avec diplôme et sans emploi ne semble pas développer une conscience politique à la hauteur de celle de la jeunesse arabe sans emploi. La centralité des palabres à l’internet font ici culturellement et économiquement défaut. Ceci explique aussi pourquoi la diaspora congolaise n’arrive pas à faire émerger une vraie palabre dans le peuple congolais. Le retour aux sources est souvent accompagné d’un retour à l’utilisation des langues populaires.