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RDC, faut-il se taire quand sa conscience est révoltée ?

Toute personne moyennement informée sur la RDC, et le récent exercice électoral pour choisir un nouveau président, réagira avec les mots que cette conscience dira : « révoltant », « un crime contre l’humanité », « la continuation de l’assassinat de Lumumba ». « Reste de conscience » parce que l’histoire de la RDC, qui est aussi l’histoire de l’Afrique, et pour les derniers siècles, une histoire de torture permanente, lancée par l’esclavage, suivie de la colonisation, appuyée par l’apartheid et, récemment couronnée par la mondialisation de l’acceptation d’un objectif devenu de plus en plus clair : liquider l’humanité et tout segment de celle-ci qui cherche à se libérer de toute pratique qui révolte la conscience.

Durant les derniers siècles, l’humanité a été dirigée par un système fondé sur des principes qui visent la discrimination de l’humanité entre ceux qui comptent et ceux qui ne comptent pas. C’est à partir de cette discrimination que l’Europe s’est imposée comme « civilisatrice » de terres « découvertes » dans diverses parties de la planète. Cette discrimination entre les « découvreurs » et celles qui ne comptent pas est restée vrillée dans la mentalité.

En RDC, depuis l’esclavage suivi de la colonisation, en passant par l’Indépendance, c’est cette mentalité-là qui s’est toujours imposée, avec des hauts et des bas. Ainsi, par exemple, la manière dont l’abolition de l’esclavage a été conduite, elle visait à privilégier les gagnants de ce crime contre l’humanité, à leur garantir que les richesses accumulées durant ce crime ne soient pas restituées. En ce qui concerne Haïti, ils sont allés plus loin et ont exigé une compensation pour les pertes subies suite à la fin de l’esclavage. Une des raisons qui a conduit les grandes puissances (Etats-Unis, France, Canada) d’en finir avec le Président Aristide en 2004 tient, entre autres raisons, au fait que ce dernier exigeait la restitution de cette compensation (estimée à 20 milliards d’Euros) qui fut payée par l’État Haïtien entre 1825 et 1946. Il n’y a jamais eu dans les transitions de l’histoire africaine un processus respectant MÂÂT le principe millénaire de l’Égypte Ancienne fondé sur la volonté de fidélité à la justice et la vérité.

Dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire (Présence Africaine1955) avait déjà diagnostiqué le mal dont souffrait l’Europe :

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. (p. 7)

Après quelques autres mots, dans le même texte, Césaire, en italique dans le texte écrivait : L’Europe est indéfendable.(p.8)

Pour ce qui est en train de se passer en RDC, Césaire écrivait comme s’il était présent aujourd’hui entre nous. Il lui avait été demander de parler sur la colonisation et la civilisation. « La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte. » (p.8)

Aimé Césaire, comme beaucoup de Congolaises et Congolais qui protestent aujourd’hui contre la légitimation d’un processus électoral criminel, verbalisait ce que sa conscience révoltée lui dictait.

En cours de route de notre histoire, l’Europe et ses alliés de tous azimuts, politiques, financiers, religieux, Africains et non Africains, a forcé la soumission à la mentalité discriminatrice entre « ceux qui doivent compter » et « celles qui ne doivent pas compter ». Une mentalité dont les dévastations sont difficiles, voire impossibles de calculer car elle s’est attaquée à ce qui est de plus cher à toute personne vivante : la conscience.

Lorsqu’on lit, avec attention, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) (votée en 1948 par l’Assemblée Générale des Nations Unies) il est difficile de ne pas conclure que les rédacteurs avaient fait de la conscience un des mots clés du texte. Et pour cause : le monde sortait de la 2ème Guerre Mondiale et il fallait, en conscience, trouver une parade appropriée à toute possibilité d’une guerre ou d’un événement comparable à l’Holocauste. Hélas, les processus génocidaires, comme le notait déjà Césaire, ont continué, avec la bénédiction des colonisateurs et, plus tard, de ceux qui ont fait de la décolonisation une mascarade.

La conscience et la mascarade électorale en RDC

Toute personne consciente de son humanité ayant suivi la fraude électorale qui s’est préparée pendant des mois en RDC et qui, dans les derniers jours, cherche à imposer la loi de « ceux qui doivent compter » devrait selon la DUDH se révolter. C’est du moins ce à quoi appelle un des « Considérant » du préambule :

Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme.

Sur base de ce texte, comment une personne consciente de ce qui est en train de se passer en RDC pourrait « rester calme » et accepter, une fois de plus, une dose supplémentaire visant à liquider ce qui nous reste encore de conscience de notre humanité ? Serait-ce pour cette raison que l’on note un « blackout » généralisé des media ?

Chacun des articles de cette DUDH est un rappel à la fidélité aux pulsions de la conscience. Voici ce que dit l’article premier :Watch Full Movie Online Streaming Online and Download

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Silence on tue : mot d’ordre dont l’origine ne peut être identifié

Une personne a essayé de s’informer sur ce qui se passe en RDC aujourd’hui le 11 décembre. Google News n’avait rien de rien sur la RDC. Il y a eu des voix courageuses qui se sont élevées pour rompre ce silence. Obligé de procéder par déduction, on ne peut que conclure que la volonté de liquidation de l’humanité et de liquidation de son histoire, une fois de plus cherche à s’affermir. On constate ici la même logique qui opérait dans l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid où le sentiment prédominant des blancs était que eux seuls pouvaient défendre la civilisation et que si les noirs arrivaient au pouvoir il y aurait un bain de sang. La logique opérant ici est que seul le Président en place depuis 2006, quelque soit le niveau de la fraude électorale, est la meilleure personne pour les Congolaises et les Congolais.

Serait-il qu’en RDC seul un petit groupe, avec l’appui de « ceux qui comptent », soit le seul capable de répondre « comme il faut » aux Congolaises et aux Congolais qui n’en veulent plus ?

Sur ce point-ci aussi, il vaut la peine de lire, encore une fois un des articles de la DUDH (art. 21) :

1. Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis. ?
2. Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d’égalité, aux fonctions publiques de son pays.?
3. La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote.
Nous voici au 12 décembre 2011.
Des voix s’élèvent pour dénoncer la fraude électorale, mais, en même temps appellent au calme tout en condamnant la violence. Et de conseiller, ces mêmes voix, aux opposants et à leur candidat, de recourir à la Cour Suprême ; tout en sachant que les décisions de cette Cour Suprême iront dans le même sens que la mascarade électorale. Dans l’état de délabrement des institutions en RDC, un des objectifs délibérés du pouvoir en place, il est permis de se demander si cette Cour Suprême aura le souci de s’inspirer de l’article 31 de la DUDH qui dit :
Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés.

D’autres voix, fortes, courageuses, sereines font penser à Patrice Lumumba, lui aussi victime de la logique prédatrice qui a toujours guidé les rapports entre l’Afrique et l’Occident. Mis à part sa lettre à son épouse Pauline, nous ne saurons jamais ce que Lumumba pensait durant les dernières semaines, jours, heures de sa vie. Mais sur base de cette lettre, de son discours du 30 juin 1960 et d’autres documents écrits, il est possible d’imaginer une pensée qui cheminait sur les traces d’autres ancêtres qui avaient rejeté toute infidélité à leur conscience.

Pour l’Europe et ses alliés, Africains et non Africains, l’Afrique de « celles qui ne doivent pas compter » doit être soumise, s’il le faut, par la force. Dans cette Europe et quelques alliés, il y a des exceptions, mais la discrimination entre « celles qui ne comptent pas » et « ceux qui comptent » a fait des dégâts qui sont difficilement mesurables car à la fois les uns et les autres n’y tiennent pas, pour des raisons différentes. De ces rapports entre l’Afrique et l’Occident, l’histoire a donné naissance à un système monstrueux, aujourd’hui globalisé, triomphant, même si le triomphalisme ambiant commence à se fissurer, face aux incertitudes dues à la crise dite financière. En fait, une crise de civilisation.

Cette crise ne pourra être résolue que quand les voix des laissé-pour-compte (les 99%) seront entendues comme elles sont, de là où elles sont, directement, sans intermédiaires, sans représentants, mais avec plus d’attention et de respect que les voix de ceux qui continuent d’être les fossoyeurs (1%) de l’humanité, de son histoire, de sa conscience.

Depuis le 30 juin 1960, le peuple Congolais a pris conscience de la nécessité urgente de s’émanciper des mentalités et des habitudes acquises au cours des rapports avec les producteurs d’un système sans conscience et dont le contrôle, visiblement, est en train d’échappé aux parrains. Le peuple Congolais, (comme d’ailleurs tous les peuples dont l’intégrité physique et psychique a été violé, et continue d’être violé), malgré des apparences trompeuses, n’a jamais oublié les messages de Lumumba. Ces derniers jours démontrent que sa prise en charge est aussi une prise de conscience de ses responsabilités vis-à-vis de soi-même, mais aussi vis-à-vis de l’Afrique et de l’humanité tout entière.

En ces jours qui entourent la commémoration des 50 ans depuis la mort de Frantz Fanon (6 décembre 1961), il est plus que pertinent de penser à lui, surtout pour le peuple Congolais car il avait déclaré durant l’automne de 1961: « J’ai deux morts sur ma conscience que je ne parviendrai jamais à me pardonner : Abane Ramdane et Patrice Lumumba ».*** Mais, en outre, dans sa conclusion des Damnés de la terre, il écrivit des phrases inoubliables, mais que l’Europe n’aime pas entendre parce qu’il encourageait l’Afrique à faire peau neuve sans chercher à imiter une Europe discréditée :

« [Mais] si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir ». (Paris : La Découverte, 2002, p. 305)
Ainsi tout observateur attentif de ce qui se passe en RDC pourrait dire :

À la terreur mise en route pour faire peur
La conscience s’est mise à l’heure
Et fera peur
Aux tueurs,
Dira non
Aux corrupteurs
Non aux pleurs
Oui infini à la conscience

Seule émancipatrice
« Quand le monde sera une tour de silence
Où nous serons la proie et le vautour »
(Aimé Césaire, « Batouque » in Les armes miraculeuses, Gallimard, 1970, p. 64)

***Belaïd Abane, « Frantz Fanon and Abane Ramdane : Brief Encounter in the Algerian Revolution » in Nigel C. Gibson (Ed), Living Fanon : Global Perspectives. Palgrave Macmillan, 2011, p.42.

Fanon et l’histoire africaine : Est-ce possible d’humaniser une histoire déshumanisante ?

Pendant que je relisais Fanon en me demandant ce qui fait sortir sa trajectoire et ses écrits du lot des travailleurs de, et sur, l ‘émancipation, j’ai rencontré le livre de Marcus Rediker (MR) The Slaveship: A Human History.1 Le titre m’avait tout de suite perturbé. Est-il possible de narrer un processus de déshumanisation, tel que l’esclavage Atlantique, au cours duquel celle-ci s’est faite, entre autres endroits, dans les navires négriers, et l’appeler une histoire humaine ? MR, sans l’expliciter en clair, et, peut-être dans son subconscient, est persuadé que dans l’histoire de l’esclavage, il y a moyen d’en extraire les éléments qui sont les racines « civilisatrices » de ce qui adviendra, plus tard, avec le colonialisme, l’apartheid, la globalisation. Cette habitude d’embellir une histoire comme celle de l’esclavage (de la colonisation ou de la globalisation aujourd’hui) peut s’expliquer de plusieurs manières, comme, par exemple, par l’abolitionisme, qui, outre d’autres faits, vise à démontrer que le capitalisme est « essentiellement » bon, démocratique, humanitaire, et toujours prêt à corriger ses excès.2 L’humanitarisme véhiculé depuis l’abolition de l’esclavage, et renforcé depuis la fin de la 2ème Guerre Mondiale, fonctionne aujourd’hui comme fonctionnait jadis l’idéologie de la mission civilisatrice pendant la colonisation. Ainsi la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme votée en 1948 à l’Assemblée Générale des Nations Unies a fini par être instrumentalisée afin de servir les intérêts des pays colonisateurs, des Etats-Unis d’Amérique, pour asseoir leur supériorité politique, économique, morale.3 En se présentant comme les défenseurs de l’humanité, ils se sont créés un masque qui voile les crimes contre l’humanité. La militance de Fanon pourrait être résumée comme visant constamment à faire tomber ces masques.

Il n’est pas possible, dans le présent espace, de passer en revue les réflexions survenues à la lecture du Navire Négrier –une histoire humaine. Ces réflexions, ces questions sont faites en écho à la militance de Fanon. Saura-t-on jamais à quel point l’usage du Navire Négrier (et toutes les pratiques, tous les préjugés qui l’ont entouré) a-t-il préparé le terrain de la mentalité nazie de la 2ème Guerre Mondiale ? N’est-il pas possible de voir des liens entre l’impact psychique des navires négriers sur tous les voyageurs durant plusieurs siècles et celui qui se répercutera dans la Shoah ? Le seul fait que la Shoah ait eu lieu au 20ème siècle pourrait-il être expliqué par le fait qu’un autre processus d’acceptation d’un crime contre l’humanité avait été mis en route plus tôt, sans objections et avec impunité. Nous l’avons déjà dit ailleurs, les génocides sont spécifiques et génériques.4 La question n’est pas de comparer les génocides non certifiés et ceux qui ne le sont toujours pas. La question est de comprendre comment la mentalisation du nègre « bien meuble » (comme présenté dans le Code Noir, par exemple)5 est devenue partie intégrante d’habitudes subconscientes de toujours penser « bien meuble » quand l’Afrique est mentionnée, jusqu’en ce 21ème siècle. Les défenseurs irréductibles du maintien de ces habitudes sont les bénéficiaires du système né sous l’esclavage, et maintenu jusqu’aujourd’hui, sous d’autres noms. Le résultat le plus durable de cette mentalisation est d’effacer le fait qu’il y a eu un crime contre l’humanité. Un crime dont la mesure, jusqu’aujourd’hui, n’a toujours pas été saisi. N’en déplaise aux historiens qui tiennent absolument à la compartimenter, l’histoire de l’humanité ne se découpe pas en tranches. L’objectif non avoué de cette division est de prétendre que l’histoire Européenne n’a pas été éclaboussée par les crimes contre l’humanité.

Cette histoire Européenne, comme vient de le sous-entendre, très récemment, Pierre Nora, doit restée pure.6 Cette logique découle en droite ligne de l’idéologie civilisatrice employée aux fins de colonisation, enrobée de bonnes intentions. Le sous-entendu de la colonisation civilisatrice était que tous les colonisés finiraient par vouloir faire partie du monde idéalisé du colonisateur. À quel point cette idéologie a réussi peut se vérifier non seulement en Afrique, mais aussi au Brésil où, pour beaucoup de noirs, il est préférable de se voir le plus proche possible du blanc et des caractéristiques qui définissent le blanc. Si on transfert ce désir de blanchiment de la peau au blanchiment de l’histoire, un constat semble s’imposer : il est préférable, par exemple, quand on parle d’Haïti (ou de l’Afrique), de se déclarer/ranger du côté de Napoléon (qui restaura l’esclavage) plutôt que du côté de Toussaint-L’Ouverture. Au niveau de l’universalité des révolutions, la fin de l’esclavage à Haïti (1791-1804) pèse peu dans les mémoires Africaines par rapport à la France de 1789.7
D’une manière générale, la pratique des historiens face à ce crime (l’esclavage) reste la même. Elle peut se résumer et s’imaginer de la manière suivante, au niveau du subconscient : « Nous avons tous bénéficié du capitalisme. Les abolitionnistes ont démontré que le système pouvait s’auto corriger. Notre travail (d’historien) est de démontrer que ce système n’était pas criminel »8 . Par contre, les pratiques (politiques, médicales, sociales, culturelles) de Fanon visaient à transformer les rapports hérités de l’esclavage/colonisation et vers la création d’un contexte libérateur de l’humain.

Pour Fanon, il fallait libérer l’homme. Même s’il parlait en psychiatre, sa pensée et ses pratiques avaient été façonnées par une conscience dont les racines seront toujours difficiles d’appréhender, sinon en admettant que les pulsions émancipatrices décrites à partir de la vie d’une personne peuvent être comprises comme touchant tous les être humains de différentes manières et à des degrés divers d’intensité.

Tout en acceptant que Fanon, sa pensée, sa vision, les motivations de sa militance resteront insaisissables, justement parce que toujours en mouvement, proposons un petit exercice de fiction car, comme Fanon, nous sommes confrontés, 50 ans après sa mort, à une situation identique : la nécessité de libérer l’humain. Cette nécessité se ressent de manière différente parmi les responsables de l’enfermement et les emprisonnés. Du point de la libération des humains, on peut avancer que des indépendances africaines (et de la fin de l’apartheid) sont sortis des feux de paille. Beaucoup d’entre nous admirent Fanon, mais la toute grande majorité préfère décrire, analyser, décortiquer ce qu’il a fait plutôt que de poursuivre sur les pistes qu’il avait ouvertes. D’admirateurs beaucoup sont devenus des gestionnaires de la pensée de Fanon. Alors que Fanon était tout, sauf un gestionnaire.

De la Martinique à l’Afrique, son parcours fait penser au Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, une auto-analyse individuelle et collective, par la poésie. La singularité de la trajectoire adulte de Fanon (juste après la 2ème Guerre Mondiale-1961) est d’avoir toujours déranger les consciences qui, en principe, auraient du se féliciter et/ou se sentir encourager.9 Comme pour Césaire, Fanon s’était senti à l’étroit en Martinique. Cette même pulsion (énergie/flux de la conscience ?) le fit quitter Paris pour Lyon, pour se tenir à l’écart des autres Antillais concentrés à Paris. Pour sa thèse de psychiatrie, il avait pensé à PNMB, mais il dût se soumettre aux ordres de la Faculté (un parcours qui rappelle celui de Cheikh Anta Diop quand la Faculté rejeta son travail qui deviendra, plus tard, Unité Culturelle de l’Afrique Noire)10 . Nommé à la clinique de Blida-Joinville en Algérie, il s’y est senti à l’étroit et a pensé que les patients méritaient un traitement qui les libérerait du traitement imposé par les bien pensants de la faculté. Une fois qu’il avait rejoint le FLN, là aussi, sa conscience le poussait constamment non vers les « prétoriens », mais vers les plus démunis, avec un compagnon de route, Abane Ramdane, qui sera assassiné pour son insistance de la suprématie de la politique sur les militaires. (voir la note 6, ci-dessous)

La conscience de Fanon fonctionnait au-delà de son corps physique en ce sens qu’elle était alimentée des autres consciences (à la recherche de l’émancipation) qui l’entouraient, quel que soit l’endroit où il se trouvait. Quelques mois avant sa mort, Fanon dira à un ami qu’il avait deux morts sur la conscience, Abane Ramdane et Patrice Lumumba.11

Lumumba et la conscience politique congolaise

À quelques semaines (28 novembre 2011) d’une élection présidentielle en République Démocratique du Congo, les militances de Fanon, de Lumumba alimentent-elles encore les consciences à la recherche d’émancipation ? À quel degré, avec quelle intensité ? Conscient des ses propres limites, Fanon prédisait la continuation de la prise en charge du défi par une autre génération.

Sans aucun doute l’émancipation adviendra car l’humanité contrairement à l’humanitarisme aura toujours soif de liberté. L’humanitarisme, un sous-produit de l’abolitionisme vise à reproduire une fausse militance alimentée par un moralisme caritatif. Cet humanitarisme-là (de gestion de l’ordre établi) est celui qui se présente, sous formes d’ONG, pour combattre la pauvreté, sous-produit direct de l’expansion incontrôlée et incontrôlable du capitalisme, autrefois appelé colonialisme civilisateur. L’abolition de l’esclavage et les pratiques qui en ont découlé nous apparaissent aujourd’hui comme des processus de blanchiment de l’histoire africaine, de blanchiment d’un crime contre l’humanité.

Oui, l’héritage de Fanon est vivant, parfois il semble même vibrant. Mais, en même temps, il ne serait pas exagéré de reconnaître que cet héritage est loin en-deça de ce que les plus concernés, Les damnés de la terre, étaient en droit d’exiger. Au niveau de la production et reproduction de l’histoire Africaine, Fanon surgit au moment où (1957-1960), comme discipline universitaire reconnue, l’histoire Africaine prend son essor. Si Fanon avait été historien, il aurait pu prédire que l’écriture universitaire (« africaniste ») de cette histoire suivrait les traces des maîtres à penser européens convaincus que la seule histoire africaine possible ne pourrait être contée que derrière un masque. Le masque permettrait, d’une part, d’affirmer l’existence académique de la discipline tout en s’assurant, d’autre part, que la direction et la problématisation de cette même histoire ne sortent pas des sentiers battus, ou, pour être plus clair, que l’histoire Africaine ne soit pensée, écrite au-delà des horizons, des limites imposés par la colonisation. L’Afrique et son histoire ne pouvaient exister que par l’Europe et, donc, pas au-delà des cinq siècles durant lesquels l’esclavage a dominé avant d’ouvrir le chemin à la colonisation. Au niveau de l’histoire, quelle que soit cette histoire, la suprématie (dans tous les domaines) des colonisateurs a cherché à dicter comment aborder cette histoire. download movie Madraza

Face à cette imposition, il y eut, du temps de Peau noire, masques blancs (PNMB) et des damnés de la terre, l’exceptionnel et retentissant refus de Cheikh Anta Diop de se soumettre à la masquarade proposée. Il serait oiseux de savoir, en ces temps où l’impression dominante est que la masquarade a triomphé, lequel des deux héritages, de Fanon ou de Diop, est le plus vibrant. Car les deux furent des pionniers de l’émancipation des consciences de l’humanité et non seulement des consciences des Africaines et des Africains. En ces temps formatés par l’héritage des Lumières, mais où l’humanité est en train de sombrer dans l’obscurantisme, il importe de rappeler que l’universalisme libérateur de l’humain de Cheikh Anta Diop et de Fanon allait loin au-delà des limites de l’universalisme colonisateur des philosophes du Siècle des Lumières.

Il s’agit d’attirer l’attention sur les limites d’un abordage de l’histoire « à partir du bas ». tel que proposé par MR, comparé à une histoire qui serait contée, en s’inspirant de Fanon, « de l’intérieur ». Par exemple, un historien (du génocide des Amérindiens) comme David E. Stannard (The American Holocaust. Oxford University Press. 1992) a démontré comment il est possible d’éclairer l’histoire de l’humanité en refusant d’humaniser une histoire qui devrait être appelée génocidaire. Cette négation des historiens (et d’autres spécialistes des sciences humaines) de questionner la nature génocidaire de l’histoire de l’esclavage (tant Atlantique qu’oriental) en Afrique ne peut que renforcer le refus de désapprendre (ou de se défaire des mentalités) la mentalisation produite par le Code Noir et d’autres codes non nommés mais qui opéraient/opèrent à partir des mêmes prémisses, et/ou des mêmes préjugés, visant à toujours déshumaniser les gens venant d’Afrique.

Fanon n’était pas un gestionnaire de l’ordre établi, mais au niveau de l’histoire Africaine, les pratiques de l’enseignement et la recherche sont dominées par un souci de gérer une narration qui maintienne une formatation imposée par la soumission consciente et/ou inconsciente à une obligation d’humaniser le capitalisme et son histoire. La recherche persistante d’humanisation d’un système construit sur la déshumanisation d’une partie de l’humanité ne vient pas seulement des historiens ou des experts dans les autres disciplines des sciences sociales, humaines, elle vient aussi d’un accommodement conscient, inconscient, subconscient à des préjugés dictant des comportements de soumission au lieu de la révolte des consciences prônée, mais oubliée par le préambule et le premier article de la Déclaration Universelle des Droits Humains.

Les rejets, en conscience et sans compromis, de tels accommodements, comme Discours sur le colonialisme (Aimé Césaire), sont rares et ne peuvent, dans le contexte actuel, concurrencer l’impact, au niveau du subconscient, le discours triomphant du capitalisme, martelé, sans arrêt, sur plusieurs siècles. Le contraire serait surprenant. En ces temps-ci (octobre 2011), ne faudrait-il pas voir dans l’impunité des rois, princes et autres dictateurs de la finance, une des séquelles les plus visibles de l’accommodement à l’humanisation d’un système connu pour sa déshumanisation des Amérindiens, des Africains et de toutes celles qui aujourd´hui sont traitées comme des membres dispensables de l’humanité: les chômeurs, les violées, les Intouchables, les Pygmées, les enfants de la rue, les enfants soldats, les sans terre, les pauvres. La colonisation combattue par Fanon en Algérie était née d’un système déshumanisant, non seulement à travers son impact direct, mais aussi dans ses séquelles secondaires encourageant l’acceptation de crimes contre l’humanité quand ces crimes étaient/sont perpétrés par les puissances qui ont le plus bénéficié de l’esclavage et de la colonisation de l’Afrique et d’autres territoires de la Planète.

Pour humaniser l’esclavage, MR recourt à une description aussi minutieuse que possible des résistances et des insurrections sur les navires négriers. Comme tous les historiens de conquête, une des préoccupations de l’auteur est de trouver dans l’esclavage « des aspects positifs » : l’apprentissage d’une nouvelle langue (anglais), d’une nouvelle solidarité, d’un nouveau langage de résistance ; comme si, avant l’expérience du Navire Négrier, les Africains n’avaient pas démontré des qualités d’êtres humains ayant soif de liberté. Des lecteurs pourraient se demander, à la lecture du texte de MR, si les Africaines et leurs compagnons n’ont gagné conscience de leur humanité que par la rencontre avec l’Europe. Loin de moi l’idée que MR puisse se trouver sur la même longueur d’onde que Bush père ou fils quand ils se présentent comme les grands valorisateurs/inventeurs de la liberté. Et pourtant, sans forcer, cette lecture biaisée de ce que les Africains ont appris sur les Navires Négriers est possible : la notion de liberté n’aurait pas existé avant ce contact annihilateur avec l’Europe. On retrouve ici le thème favori des apologistes de la colonisation qui préfèrent n’y voir que du positif, et alléguer que les violences étaient des exceptions.12

MR ne fait aucune mention des navires négriers français. Est-ce parce que son projet d’humanisation d’une histoire inhumanisable n’était possible qu’en se focalisant sur les archives des activistes de l’abolition, en Angleterre ? Comme Primo Levi et d’autres survivants des camps ont démontré, là où il y a des humains on trouvera matière à des histoires humaines, mais de là à faire de l’histoire des camps, de sa gestion quotidienne, une histoire humaine, il y a une marge qui ne se traverse pas à moins de faire partie des négationnistes.

MR s’étonne que les historiens de l’esclavage aient préféré aborder leur thème à partir des archives statistiques. Mais, sans s’en rendre compte, MR reproduit le même biais en refusant de sortir du schéma qui réduisait l’être humain à un objet meuble. L’auteur lui-même essaie de répondre, sans y parvenir vraiment, à la question centrale de savoir quel est le biais qui empêche ou a empêché les historiens de visiter le processus qui a préparé les mentalités Européennes à discriminer contre les Amérindiens et les Africains. Curieusement, MR ne cherche pas à pousser très (trop ?) loin son questionnement du manque d’intérêt des historiens vis-à-vis des navires négriers, et, surtout, de ce qui s’y passait à l’intérieur. Ce pas a déjà été fait au niveau de la fiction comme, par exemple, mais pas seulement, par l’écrivain Ghanéen Ayi Kwei Armah l’a fait dans son Two Thousand Seasons. D’autres l’ont fait. Est-il tellement difficile aux historiens de chercher à analyser l’impact d’une torture physiquement et psychiquement incommensurable sur des passagers qui se savaient et ne cessaient de se réclamer d’être humains ?
Tôt ou tard, des personnes (préparées comme Fanon) entreront de plain pied dans ces navires négriers et dans les consciences pour nous conter comment le bras-le-corps s’était passé, comment les conséquences se sont répercutées par-delà les siècles à travers les générations, dans les consciences et les subconsciences. Cette analyse-là exigera, comme celle de Fanon avec le colonialisme, ses impacts et ses séquelles, une confrontation sans compromissions, ancrée dans la conviction que l’humain doit être libre.

En conséquence, il faudra, une fois pour toutes, se défaire de cette notion qu’avant le contact avec l’Europe, l’Africain n’avait aucune notion de ce qu’était la liberté, les modes multiples de résistance contre l’oppression et l’exploitation de toutes sortes.

L’espoir est qu’à travers cette démarche, les historiens soient amenés à reconnaître, en conscience, que la conquête des Amériques, l’esclavage Atlantique constituent des crimes contre l’humanité, imprescriptibles au niveau des lois et de la conscience. Les personnes de conscience devront faire face à la guerre qui continue au niveau de la mentalisation des consciences pour que celles-ci se soumettent et acceptent d’être autres que ce que leurs consciences leur dictent. Le devoir de mémoire des personnes de conscience devra répondre affirmativement à Pierre Nora, et à d’autres qui en doutent, que la colonisation est coupable d’un crime dont la hauteur nous échappe encore. Cette profondeur du crime nous échappera tant qu’íl y aura refus de reconnaître que quand les Africains étaient terrorisés, ils murmuraient, pour eux-mêmes, et très probablement pour les visiteurs, « comment pouvez-vous faire ceci [ce crime contre l’humanité] à des être humains ? »

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1. Dans l’édition que j’ai lue (Penguin Books, 2008) les accolades pleuvent, venant des plumes bien connues : Robin Blackburn, Alice Walker, etc. Un des élogieurs allant jusqu’à comparer Marcus Rediker à Herman Melville.
2. L’abolition de l’esclavage fut un grand pas dans la libération de l’humain, mais l’objectif politique était aussi de couper court à l’émancipation des esclaves par les esclaves. L’abolitionisme ressemble à l’humanitarisme dans la mesure où ce dernier cherche à imposer une défense de l’humanité telle que comprise par des pays qui avaient commis et, pour certains, continuent de commettre des crimes contre l’humanité.
3. Sauf que cette déclaration est laissée pour inexistante puisqu’en apparence, elle ne stimule plus les consciences à se révolter comme dans son préambule et son article premier.
4. Jacques Depelchin, Silences in African History : Between the Syndromes of Abolition and Discovery. Dar es Salaam : Mkuki na Nyota. 2005.
5. Sur cette question de la mentalisation de l’esclavage du côté de ceux qui en ont le plus beneficié, le meilleur ouvrage rencontré pour nous reste celui de Louis Sala-Molins, Le Code Noir, ou le calvaire de Canaan. PUF. Paris. Réimpression de la quatrième édition « Quadrige ». 2007.
6. C’est ainsi que je comprends le plus récent article de Pierre Nora : « La question coloniale : une histoire politisée » paru dans Le Monde du 15 octobre 2011. Accès le 16 octobre 2011 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/15/la-question-coloniale-une-histoire-politisee_1588400_3232.html
7. Pour se rendre compte du déséquilibre, il suffit de lire l’article de Serge Halimi, « Éloge des révolutions. » Le Monde Diplomatique (édition française et brésilienne) Mai 2009. Pas un mot n’est dit sur ce qui s’était passé de 1791 à 1804 à Haiti. Comme si l’abolition de l’esclavage, comme révolution, ne comptait qu’aux yeux des esclavagistes.
8. Comme Fanon lui-même l’a rappelé dans son essai « Médecine and Colonialism » tout n’était pas négatif, mais le contexte imposé exigeait soumission sans condition, d’une part, et autorité inquestionable d’autre part. Voir Frantz Fanon, A Dying Colonialism, New York : Grove Press. 1967. p. 121-145.
9. Alice Cherki, dans Frantz Fanon : portrait, fournit une description convaincante de cette singularité et de la manière dont Fanon confrontait les obstacles des gestionnaires de la pensée politique, médicale.
10. Répondant aux exigences de l’académie, Fanon rédigera Troubles mentaux et Syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégénérescence spinocérébelleuse : un cas de malade de Friedrich avec délire de possession, thèse de médecine, Lyon, 1951.
De son côté, Cheikh Anta Diop proposera une thèse de doctorat sous la direction de Gaston Bachelard qui sera enregistrée à la Sorbonne en 1951, mais devra être abandonnée faute de pouvoir réunir un jury. Ce travail sortira en décembre 1954 sous le titre Nations nègres et Culture – De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui. Le 9 janvier 1960, Cheikh Anta Diop défendra finalement sa thèse (principale) Étude comparée de systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’Antiquité à la formation des États modernes. Le titre de la thèse complémentaire Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique fit dire à Marcel Griaule, qui fut le promoteur de la première thèse complémentaire , (Qu’étaient les Égyptiens prédynastiques ?) : « Le sujet que vous vous imposez n’est rien moins que planétaire et de nombreux spécialistes vous tomberont sur le dos comme la première fois. » Voir Cheikh M’Backé Diop, Cheikh Anta Diop, L’homme et l’œuvre. Paris : Présence Africaine. 2ème édition, 2003, pp. 32-6.
11. Belaïd Abane « Frantz Fanon and Abane Ramdane : Brief Encounter in the Algerian Revolution » p. 42 dans l’excellent ouvrage collectif édité par Nigel C. Gibson, Living Fanon : Global Perspectives. Palgrave Macmillan. New York. ISBN 978-0-230-11497-5 (pbk). 2011.
12. Il vaut la peine, à ce sujet, de lire autour de la levée de boucliers de l’establishment des historiens belges à la sortie du livre d’Adam Hochschild sur Les fantômes de Léopold II. Pour eux, comme pour les manuels d’histoire de l’école secondaire au Congo (alors colonie belge), « Léopold II avait sacrifié sa fortune pour donner une colonie à la Belgique ». À cela, on peut ajouter le titre, combien évocateur, du livre de Jean Stengers, Combien le Congo a-t-il coûté à la Belgique ? Académie Royale des Sciences Coloniales. Bruxelles, 1957, II, 1.