Retour de Lumumba au pays natal: dans le monde des ancêtres

En écoutant MOHAMED BOUAZIZI accueilli par Lumumba et d’autres figures connues et inconnues de la fidélité à l’humanité

La scène :
Lumumba, avec une autre partageuse inconnue (qu’on voit de dos), aide Mohamed Bouazizi (MoBo) à se défaire des pansements qui enrobaient son corps.

Observent la scène, parmi les esprits reconnaissables : Franz Fanon, Nehanda, Anastacia, et une multitude de personnes de toutes les parties du monde, qui ont vécu les pires humiliations.

LUMUMBA (s’adressant à MoBo):

Bienvenu parmi les vainqueurs éternels. Votre geste prendra du temps pour pénétrer dans la Conscience de l’humanité, car celle-ci n’était plus habituée à tant de pureté radicale dans la rupture par actes et pensée.

Votre geste restera un moment événementiel dans la geste de l’humanité écrite dans une langue qui dépasse toutes les langues, libérée de la gangue inventée par les gangs habitués à s’imposer grâce à une expertise acquise là d’où jaillit, avec une impunité déconcertante, les pratiques qui n’en finissent pas de mettre fin à l’humanité, à l’histoire. Bienvenu et un grand merci pour l’exemplarité du geste.

MOHAMED BOUAZIZI

Merci beaucoup de ces aimables paroles. Mais, vraiment, je n’ai rien fait d’extraordinaire. Je n’ai fait que ce que je pensais qu’un être conscient de son humanité aurait fait, dans les mêmes circonstances.Watch Full Movie Online Streaming Online and Download

Ce qui est vrai dans ce que vous dites c’est que les gens ne pouvaient expliquer que ce qu’ils avaient vu, lu, entendu. Tout le monde, ou presque, connaît les circonstances qui m’ont amené dans ce monde des éternels vainqueurs.

Ce que les destructeurs de l’humanité ne veulent pas savoir, à tout prix, est la mesure des souffrances infligées par une puissance de destruction inégalée et, probablement, inégalable dans l’histoire de l’humanité. Ils ne veulent pas savoir car savoir, les mettrait face à face avec un miroir leur renvoyant une image qui les paralyserait de peur. Ils ne tiennent pas à savoir publiquement, car, dans le fond d’eux-mêmes, ils savent que leur comportement est criminel. Ils savent que si la justice fonctionnait vraiment comme elle devrait fonctionner, ils devraient se déclarer coupables de crimes contre l’humanité.

Les puissants ne semblent pas se rendre compte, jusqu’à ce jour, de l’origine, de la trajectoire de leur puissance. Cette puissance incommensurable va de pair avec une impunité extravagante. Au fond, psychologiquement, ce n’est pas sorcier : quand quelqu’un commet un crime et qu’il s’en sort sans être pris, il cherchera à faire pire, et ainsi de suite. D’horreur en horreur, ces criminels perdent complètement la notion de ce qu’ils font. Par ailleurs, ils sont (parfois) prêts à reconnaître les pires crimes (quand ils sont coincés par des révélations inattendues), car leur puissance et l’impunité leur permet, au moment opportun, de passer les crimes contre l’humanité par « Pertes et Profits ».

Par ce terme technique de la langue de bois du capital, ils nous font savoir que nous, les plus pauvres des plus pauvres vivront des pertes (comme, par exemple, on peut le voir aujourd’hui dans les grandes villes des pays dits « émergents », où les pauvres sont réduits à se nourrir à partir des poubelles. Dans les zones huppées, certaines poubelles sont cadenassées pour empêcher les plus pauvres des plus pauvres de s’alimenter). Quant aux plus riches des plus riches, ils se réserveront l’abondance des profits qui renforcera leur puissance de destruction construite pour éradiquer l’humanité. Ils veulent nous éliminer parce que nous sommes leur miroir. En nous éliminant savent-ils qu’ils s’éliminent aussi ?

J’avais cru, jusqu’au jour où la police a confisqué ma charrette et mes produits, qu’il suffisait de se battre et que, tôt ou tard, la récompense arriverait…et je pourrai peut-être jouir non pas des profits, mais au moins des petites miettes que les pertes nous amènent.

Après tout, je m’étais tellement saigné pour acheter cette charrette qu’elle avait presqu’acquise la force d’une personne aimée. J’avais même commencé à penser qu’un jour je lui donnerais un beau nom. J’avais commencé à la considérer comme la compagne des bons et mauvais jours. Dans les bons jours, je sifflais, je chantais et j’entendais les roues tambouriner un accompagnement bien cadencé qui me donnait des ailes. Pendant l’hiver, si nécessaire, je dormais sous elle, bien calé contre une des roues, avec des journaux et des cartons. Avec les produits bien couverts avec une bâche, j’étais protégé contre la pluie, et le froid.

J’explique tout ceci car les gens ne se rendent pas compte de l’intimité qui me liait à cette charrette. Elle faisait partie de moi-même, physiquement et psychiquement. Quand on est venu me l’arracher c’est comme si on avait attenté à ma vie et qu’un coup mortel m’avait été porté. En prenant une partie de moi-même, on me tuait.

Quand ils ont pris ma charrette, c’est comme si on m’avait écorché vif. D’un coup, comme un éclair, j’ai compris comment des gens (en Inde, en Corée du Sud, en Afrique en Amérique latine, par exemple) auxquels on avait arraché la terre avait ressenti cet arrachage. D’un coup, j’ai senti ce que ressentent celles qui sont violées. Ce genre de souffrance est indescriptible car l’humanité ne pourra jamais inventé un appareil de mesure à la hauteur d’une telle souffrance.

La prise de ma charrette, de quelque chose qui était plus qu’une chose, de quelque chose qui permettait d’adoucir le quotidien de ma famille a été comme un coup de massue sur ma tête. On peut dire, littéralement, que j’avais perdu la tête. Je ne voyais pas comment la vie vaudrait la peine d’être vécue avec des gens qui vous enferme tout le temps sans vous mettre en prison.

Je m’arrêterai ici pour le moment car il y encore beaucoup de choses à dire. Encore une fois, un grand merci pour l’accueil. Je n’aurais jamais cru qu’un tel monde des esprits des ancêtres existait.

LUMUMBA

Merci de ce partage. Nous en avons tous besoin. Mais tu as encore plus besoin de repos. Repose-toi et nous t’écouterons un pleu plus tard.

Quelques temps plus tard. La même scène, sauf qu’il y a plus de gens assis. On voit aussi des mamans avec des bébés dans les bras.

MOHAMED BOUAZIZI

Il faudra aussi écouter d’autres personnes dont les voix ont été maintenues dans le silence total. Ma deuxième mort a été présentée comme un spectacle, à la mode des médias qui s’alimentent de tout ce qui peut maintenir l’intérêt des gens.

Il y a eu beaucoup de commentaires, mais les plus visibles étaient souvent à côté de la plaque. On pouvait sentir, palper leur préoccupation de montrer qu’ils nous connaissaient, alors que quelques jours auparavant on ne parlait que du miracle Tunisien, de sa stabilité, de sa pais sociale.

« Qu’il crève » aurait dit le couard fuyard [Ben Ali] en apprenant mon geste. Une condamnation guère différente de celle qui sort sous d’autres formes des porte-paroles des grandes puissances de la planète. Ces grandes puissances, sans se rendre compte, sont devenues les plus grandes nuisances de l’humanité, de toutes celles qui ne cherchent qu’à vivre.

Leur mot d’ordre vis-à-vis des gens comme nous est bien résumé par ce souhait : « Qu’il crève ». Ce ne sont pas seulement les mots, mais l’organisation des industries, de la production des choses visant avant tout à nous balayer. Dans toute la Tunisie, des plus petites bourgades jusqu’aux grandes villes, l’air vibrait de ces mots. Ils étaient prononcés chaque jour, en français, en arabe, en ki-kapital (langue de ceux qui ne connaissent que le capital), en latin, en grec, en anglais.

Les souhaits de notre disparition nous étaient transmis par tous les moyens de communication. On devrait dire d’excommunication. Tout était fait pour que nous sentions, le plus fortement possible, que nous étions de trop. Ils sont convaincus que sans eux rien de bon, de durable ne sera fait. Leur arrogance est telle qu’elle leur bouche les yeux, les oreilles. En chassant ceux qui ne veulent pas de nous, à tout prix, nous leur démontrerons l’existence d’une puissance plus forte que leur nuisance, plus en harmonie, en fidélité avec l’humanité.

Si nous avons pu commencer un changement en Tunisie, ce changement peut être le commencement d’un changement pour arrêter le massacre programmé de l’humanité, de la terre, de tout ce qui vit.
(A suivre)