Pygmées – Bantous : un amour impossible? Les préjugés ont la vie dure

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Des mariages entre Bantous et Pygmées ? Cela était impensable, il y a encore quelques années. Mais aujourd’hui, si les tabous demeurent prégnants, les mentalités évoluent. Reportage à Impfondo, au Congo-Brazzaville, où se déroulait du 16 au 19 mars le Forum international des peuples autochtones d’Afrique centrale (FIPAC).

« Ca ne changera jamais de mon vivant. Les Bantous ne nous accepteront jamais. C’est un rêve irréalisable », soutient Benjamin Moubangwé. Chasseur, agriculteur, producteur de graines de palme et de miel de forêt, mari de deux femmes et père de huit enfants, M. Moubangwé ne se plaint pas de la vie qu’il mène et est plutôt fier de ce qu’il est. Mais lorsqu’on lui demande si, au Congo-Brazzaville, un Pygmée comme lui peut fonder une famille avec une Bantoue, sa réponse est sans appel. « Les hommes bantous ne nous acceptent pas, ils nous traitent comme des idiots. Si une femme bantoue se rapprochait d’un pygmée, les hommes bantous lui demanderaient des comptes : comment peux-tu être avec un inférieur ? Ils lui mettraient une barrière qui empêcherait tout rapport sexuel », estime-t-il. Pour Nicole Mbeki, 31 ans, serveuse dans un hôtel-restaurant d’Impfondo, le chef lieu du département de la Likouala où vit également M. Moubangwé, l’union entre un autochtone et une Bantoue est aussi du domaine de l’impensable. « C’est impossible ! C’est l’homme qui drague la femme », s’exclame la jeune femme, lorsque nous lui demandons si elle pourrait se marier avec un autochtone. « Un Pygmée ne peut pas approcher une bantoue, il se sent inférieur donc il n’y arrive pas », explique-t-elle. Et si un Pygmée avait le courage de lui déclarer sa flamme, céderait-elle à ses avances ? « Oui, peut-être, mais ce serait très difficile », lâche-t-elle du bout des lèvres.

Pourtant, Benjamin Moubangwé a déjà été témoin d’un rapprochement entre un Pygmée et une Bantoue. « Le fils de l’un de mes amis couchait avec une Bantoue. Mais il s’est fait enfermer » à cause de la famille de la femme, raconte-t-il. Et libérer le jeune homme de prison n’a pas été une mince affaire. S’il reste très mal vu qu’un Pygmée noue des relations amoureuses avec une Bantoue, le tabou semble beaucoup plus lâche pour les hommes bantous sensibles aux charmes des autochtones. M. Moubangwé a lui-même une fille, Martine, qui a un enfant avec un Bantou. Et Nicole Mbeki confie connaître quelques couples mixtes dans le département de la Likouala. De même pour Jean-Denis Toutou Ngamiye, enseignant à la retraite vivant dans le village de Dwakami, dans le département de la Lékoumou, et président bantou de l’association pour la promotion socioculturelle des Pygmées du Congo (APSPC). Son oncle, affirme-t-il, est marié à une autochtone, et tous leurs fils ont épousé des Bantoues. M. Toutou Ngamiye se rappelle qu’autrefois la plupart des Bantous cachaient leurs relations avec des femmes pygmées, tandis qu’aujourd’hui ils en ont moins honte. Il estime donc que les mentalités peuvent aussi évoluer du côté des femmes bantoues. « Il y a déjà quelques cas, mais les femmes restent réticentes », constate-t-il.

Pour Hortense Bouanga Silas, présidente de l’association Action communautaire pour un développement durable (ACDD) basée à Indo Sibiti, dans le département de la Lékoumou, « c’est d’abord une question économique. La femme bantoue ne peut aller vers l’homme autochtone alors que l’inverse est vrai ». Le mode de vie nomade des Pygmées ne conviendrait pas aux femmes bantoues, qui n’y trouveraient pas le confort matériel et financier auquel elles aspirent. « Il y a aussi le problème de la propreté. Ils ne maîtrisent pas toutes les notions d’hygiène. Ils vivent dans un habitat vraiment dérisoire. Souvent, dans leurs campements, les hommes vivent ensemble de leur côté, les femmes de l’autre. Et quand ils se désirent, ils font leurs affaires en forêt. » Une manière d’être difficilement supportable pour un Bantou.

L’éducation et l’échange, les meilleures armes contre les préjugéswatch full John Wick: Chapter 2 film

De plus en plus de Pygmées se sédentarisent et intègrent l’économie marchande. Mais, travaillant en général pour des Bantous, ils sont exploités par ces derniers qui profitent de leur piètre connaissance de la valeur monétaire du travail. Une situation que dénonce Benjamin Ngola, Pygmée d’origine centrafricaine, enseignant depuis trois ans dans une école primaire du village d’Enyele, dans la Likouala. Pour lui, les deux ethnies ne pourront pas cohabiter harmonieusement et encore moins se métisser tant que l’une méprisera l’autre. « Se marier avec un Bantou ? Non, ça ne peut pas aller », déclare-t-il. « Souvent les filles autochtones approchent les Bantous, mais jusqu’à maintenant les Bantous prennent les Pygmées pour leurs esclaves. Aux champs, on les voit faire les Pygmées travailler dur, porter des fagots, pour juste un bâton de cigarette », dénonce le jeune homme.

Les rapports Maître/esclave, Adrien Kombe-Mabojawa en sait quelque chose. Cet administrateur de services financiers et de santé, président de la Fondation Kombe pour le développement rural, se définit lui-même comme un « descendant de maître d’autochtones ». Son père était autrefois chef du village d’Enyele et sa famille avait de nombreux Pygmées sous sa coupe. Depuis 2003, exorcisant ce passé, M. Kombe-Mabojawa œuvre à l’amélioration de la qualité de vie de la minorité pygmée et à son insertion dans la vie économique du Congo. « La main qui reçoit est toujours faible devant celle qui donne », analyse-t-il, estimant qu’il faut « amener [les autochtones] à créer des activités génératrices de revenus pour les rendre autonomes » et, ainsi, mieux considérés. Une démarche qui passe par une plus grande scolarisation des Pygmées. Pour lui, il faut ouvrir plus d’écoles sur les lieux où ils demeurent afin de les faire progresser sans les dénaturer ; une démarche différente des politiques gouvernementales des années 1960-1970 qui en avaient drainé un grand nombre « vers la ville, pour les scolariser, leur permettre de cohabiter avec les Bantous, mais sans mesure d’accompagnement ».

Pour Jean-Denis Toutou Ngamiye, les progrès amenés par la scolarisation sont déjà visibles. Même si le mode de vie nomade pénalise les enfants pygmées qui doivent suivre leurs parents en forêt plusieurs fois par an, ceux qui accèdent au système scolaire, et par conséquent fréquentent des Bantous dès l’enfance, sont de plus en plus nombreux. « Autrefois, ils craignaient l’influence des enfants bantous sur les leurs, la possibilité qu’ils soient discriminés. Mais ça a évolué, aujourd’hui ils jouent ensemble, ils vont à l’école ensemble », explique M. Toutou Ngamiye. Pour Yvonne Salemba, originaire du pays voisin, l’éducation est aussi l’une des clés de l’évolution des mentalités et de la condition des pygmées. « Ici, au Congo-Brazzaville, les autochtones sont plus discriminés qu’en RDC. Au Kivu, ils ont accès au lycée, à l’université », constate-t-elle. Pygmée titulaire d’un diplôme de second cycle, infirmière dans la ville de Bukavu, mariée depuis 15 ans à un Bantou et mère de trois enfants, Mme Salemba continue sa lutte pour l’émancipation et l’égalité des autochtones au sein du PIDP (Programme d’intégration et de développement du peuple pygmée au Kivu). Mais, partant de son expérience personnelle, elle est optimiste quant à l’avenir des relations entre les deux groupes humains. D’ailleurs, nous confie-t-elle, quelque soit l’origine des conjoints, le secret d’une union réussie reste le même : « La femme doit être soumise à son mari ! »

It’s All Interconnected, Why Pretend Otherwise?

The crises have erupted in our lives at different times, but, most of the times, the specialists although pretending to know, have clearly shown that their understanding was limited by their own training and reliance on data tainted by both the origin and the purpose for which they had been created. It should be possible to examine all of these recent crises (financial, food, land grabbing, climate, nuclear) by asking one single question: aren’t they all interconnected, and if so how?

Let us keep in mind one axiom: long before the splitting of the atom was carried out by scientists in the 20th century, the mindset that had been at the root of that process had inaugurated the splitting of humanity. That process of splitting humanity has been carried out, with impunity by one segment over another. At no time during this process was there ever made a call for something even remotely resembling the Truth and Reconciliation process put in place in South Africa at the end of Apartheid. No tribunal was ever thought of as a way of healing from the enslavement and colonizing processes that have bled Africa to torture and to a slow, programmed annihilation.

From the genocides perpetrated by the discoverers of the so-called New World to the slow destruction of a way of living, a way of thinking, a way of healing, to today, humanity has been slowly put to death. From those inaugural times of the currently dominant system, the motto has always been identical: “Those who must die are those who are perceived as obstacles to the full flowering of a system that has never hesitated to show its murderous intentions to the people it considered as barbarians, primitive, uncivilized”. All of these processes, enslavement, colonization, apartheid, forced labor, direct, indirect rule swept across the planet with a single minded intention in mind: make the world fit the goals and objectives of the managers of capitalism determined to imperialize everything into submission.

Nothing but competition for profit has been the banner waved by the destroyers of humanity. Over the centuries, and now, with every year, month, week one can see with much greater clearly than ever before that the single ruler is the market and its single enemy is anything that does not submit to its rules and regulations, i.e. the vast majority of humanity. A humanity that struggles without even knowing it has been condemned to slow extinction behind words like democracy, constitution, and justice. Face to face with the disappearance of justice it struggles to appeal to social justice as if the marketers might be moved by a word they have long learned to abhor because it reminds them of socialism, communism, imperialism, etc.

And now, 25 years after Chernobyl, the world faces yet another nuclear disaster, this time in a country that would not fit all of the pejorative prejudices used to describe the Soviet Union. Then, the response of many immersed in the Cold War ideology was “well of course, if a nuclear disaster had to happen, it was bound to happen in the Soviet Union, given how recklessly it has treated its population”. Following this crisis in Japan, the fallback position will be that man is incorrigible, forgetting the context in which the nuclear industry for war and peace was born.

From almost all corners come the same words and phrases about how clean the nuclear industry is, how inexpensive it is, etc. Indeed, how clean is the nuclear industry when one takes into account the entire process of getting the uranium from the ground and getting rid of the spent fuel? With regard to the latter, the disposing of nuclear waste in a manner that does not endanger life and living has yet to be resolved.

The costs of the uses and abuses of the atom have still not been fully calculated and comprehended. This has followed the pattern inherited from the uses and abuses of slavery and all of the ensuing political and economic processes, from colonization to today. The nuclear industry has followed the pattern of the banking and financial industry: they have become so big that, as the financiers and their accomplices in governments have declared: they are too big to fail.

Questions that are raised are either not answered or answered in a way that must only satisfy those with the most unchallengeable power.

Is it enough to denounce the injustices that are erupting with more frequency?
Is it enough to ask for a reform of the UN Security Council?
Can crises be resolved within the framework put in place by those who sewed the seeds of all these crises with the intention of massively gaining?
How long will it take for the privileged inhabitants of the richest countries to face the collective exasperation of humanity tired of being treated as if it did not exist? Given this pattern of eradication, is it too far fetched to ask what may appear as a horrifying question: Will failures of nuclear power stations be used to deliberately wipe out “unnecessary people”?

More and more people are becoming aware of the fact that the issue of nuclear power cannot be framed solely in terms of energy. The process through which it became the most powerful weapon (in the hands of a few) can be compared to a slow unfolding dictatorial coup against the inhabitants of the earth. Most of the dangers to the health of human beings have been systematically censored and/or minimized ever since the dropping of the atomic bombs on Hiroshima and Nagasaki. It is now being demonstrated that the Chernobyl disaster was much worse than the public was made aware.

In order to call for the abolition of nuclear weapons (of the military and civil kind), should one not look at other processes of abolition which, arguably and contrary to historical consensus, did pave the way to the current state of humanity trapped between a rock and a hard place by the criminal whims of a tiny few?

If we look at the abolition of slavery, or the end of colonial rule, it is clear that both, formally speaking, were brought to an end. But any serious examination of the last 50 years since Independence has been achieved in Africa, it is clear that colonization by other means has been successfully maintained and reinforced, with the connivance of African governments. The crimes against humanity committed during slavery and during colonial rule were never brought to a tribunal of any kind. The crimes were committed with impunity. And impunity of the most powerful, not just in Africa, but the world over, has become a way of life, almost taken for granted.

It has been said that it is a-historical to speak of crimes against humanity when the notion was not even part of the juridical and political language, back then. Again, how can this be ascertained when those who suffered the crimes were not even heard before any institution? How do we know for sure that the people who were being dragged to the ships did not utter, in their minds, in their own language: “how can other human beings inflict this to other human beings?” One can already hear legal scholars say, with certainty that no one can say for sure that those words can be translated to mean “a crime against humanity”.

The mindset that has grown from the impunity that has accompanied so many crimes against humanity has kept humanity on a course of self-annihilation. As a result, other mantras have grown aimed at forgetting history, forgetting humanity and anything connected to keeping them –the commons of history, humanity—alive and well.

The tragedy that is unfolding in front of our eyes is not just about the excesses of one industry, be it financial, nuclear, oil, etc. It is about the continued and deliberate silencing/sidelining of the majority of humanity by a tiny dictatorial fraction that, for centuries and generations has always gotten away, literally with murder. What has struck me the most about all of the articles I have read about the nuclear/environmental crisis in Japan is how shallow and selective the history is. Invariably they all start with the atom, even though the mind set that has pushed through the informal, full of secrecy, nuclear code can easily be said to have been inspired by Le Code Noir decreed by Louis XIV in 1685 (in place till 1848) to make sure that the slave industry served its profiteers without any moral and/or ethical preoccupation [See Note 1].

This is not the space to dissect the Black Code. It is just a reminder that the mindset at work today, around all of the recent crises, was born during historical processes that current rulers do not like to refer to, at the risk of having to own up to a history of devastation of humanity whose responsibility was not nature but irresponsible, genocidal members of known governments, organizations. It is understandable that rulers should prefer to fudge the historical record; however, where it becomes alarming is when highly respected intellectuals from many parts of the world seem to have accepted the framing and formatting of history according to those who have become too powerful and too rich to be questioned.

The most distressing fact of all is the apparent complete and total absence of African voices articulating how the current mindset was set in motion. These voices should not just come from Africa they should be coming from any corner of the planet that has endured what the African continent and indigenous people the world over, have endured for centuries, to this day.

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Note1: My source, for this essay, was mostly the daily Le Monde from March 11, 2011 through March 27. Even when the word slavery is mentioned, as in the case of March Humbert’s opinion piece (Japon: alerte verte et rouge), the author is unable to see beyond the blinders of Western history, and see that his narrative of how humanity has become enslaved to tools it has invented, is not the by-product of recent developments, but has deep historical roots in the twin genocide of Indigenous people of the Americas and Africa. For fear of quoting him out of context, here is the quote: Une telle banque too big to fail [in English in the text] ne devrait pas exister, disait André Orléan, de telles entreprises géantes, de telles centrales parce que nucléaires et trop grandes et trop dangereuses pour faillir, ne devraient pas exister : alerte rouge.

Cette manière de voir est tout en fait en accord avec l’idée d’Illich (1973) que les outils devenus trop gros ne sont plus conviviaux : au lieu de nous servir ils nous rendent esclaves.[my emphasis, jd] Il s’agit de terrorisme, parce que nulle part, pas plus en France qu’au Japon, on a mis en débat le choix du nucléaire.
Le Monde, 23/03/2011. Accessed on March 27, 2011: http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/23/japon-alerte-verte-et-rouge_1497021_3232.html

March 18-27, 2011

“Congo. Une histoire”, un succès belge

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21/02/2011 à 16h:08 Par Séverine Kodjo
?Jeune Afrique

Véritable best-seller, le livre de David Van Reybrouck s’est vendu à 200?000 exemplaires en Belgique et aux Pays-Bas. Fait exceptionnel pour un ouvrage écrit en néerlandais et qui retrace 90?000 ans de l’histoire congolaise.

Mêlant subtilement la grande et la petite histoire, celle des Mobutu et autres tout-puissants, mais aussi celle de ces monsieur et madame Tout-le-Monde qui luttent au quotidien pour leur survie, l’écrivain belge David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour tenir en haleine son lecteur et « donner la parole aux voix congolaises ». Son ouvrage Congo. Een geschiedenis (« Congo. Une histoire », en néerlandais) est un véritable phénomène littéraire en Belgique et aux Pays-Bas, avec près de 200?000 exemplaires écoulés depuis sa parution, en mai dernier, à Amsterdam.

Cet historien de formation, journaliste à ses heures et écrivain touche-à-tout*, a mis six ans pour rédiger ce pavé de plus de 600 pages qui retrace 90?000 ans d’histoire congolaise, des premières traces archéologiques à 2010. Cette somme originale a été récompensée notamment par le prix Libris Histoire et le prix AKO (le Goncourt néerlandais). Le monde se passionne pour cet ovni littéraire qui entrecroise approches historiographique, littéraire et journalistique. Des traductions américaine, anglaise, française, espagnole, allemande, mais aussi norvégienne et suédoise seront disponibles courant 2012-2013.

Un succès et une reconnaissance que l’écrivain, qui avoue avoir « écrit le livre qu’il aurait aimé lire », a du mal à s’expliquer. Prévenant, c’est autour d’une tasse de thé noir éthiopien, agrémenté d’un miel aux mille saveurs fleuries et rapporté de l’un de ses multiples voyages en République démocratique du Congo (RDC), qu’il nous reçoit dans son appartement bruxellois. Entretien.

Jeune Afrique : Votre livre Congo. Een geschiedenis est un travail d’historien, mais aussi de journaliste et de romancier. Comment s’articule-t-il??

David Van Reybrouck : La structure principale est assez traditionnelle. C’est un récit chronologique qui retrace l’histoire du Congo [aujourd’hui République démocratique du Congo, NDLR], principalement du milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Mais chaque chapitre raconte entre cinq et vingt ans de l’histoire congolaise à travers le vécu de personnages qui ont réellement existé. L’approche littéraire m’a permis de montrer comment la grande Histoire est vécue par les « petites gens », et en même temps comment ces « petites gens » sont souvent extraordinaires.

Il s’agit donc d’un travail de vulgarisation de l’Histoire??

Oui, mais pas seulement. Même si j’ai utilisé une approche journalistique et littéraire, mon livre a une ambition historiographique et s’adresse aussi aux scientifiques. Dans Congo, j’ouvre quelques pistes intellectuelles pour de nouvelles recherches. J’ai, par exemple, donné beaucoup d’attention à l’importance des deux guerres mondiales au Congo. C’est un aspect très méconnu de l’histoire de la colonisation belge. J’ai retrouvé des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Leurs témoignages sont inédits en Belgique. Alors qu’en France on connaît beaucoup mieux le sort des tirailleurs sénégalais.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre??

J’ai enquêté et recueilli près de 500 témoignages, qui constituent ma source principale. L’apport de la tradition orale est souvent très sous-estimé. Mais j’ai réalisé aussi beaucoup de recherches dans les archives. J’ai consulté près de 5?000 sources. Le livre commence vers la moitié du XIXe siècle, mais il y a une longue introduction sur ce qui précède l’arrivée de Stanley. Car je ne voulais pas ouvrir le livre avec l’arrivée des Blancs, comme s’il n’y avait pas eu d’histoire avant leur venue. Je parcours, à grande vitesse, 90?000 ans de l’histoire congolaise, des toutes premières traces archéologiques jusqu’en 1850, pour montrer qu’il y a toujours eu un grand dynamisme sociopolitique. L’une des toutes premières occurrences écrites concernant un Congolais remonte à 3?000 ans avant J.-C. Il est mentionné dans les textes hiéroglyphiques du sud de l’Égypte. Il y avait déjà des échanges entre les Congolais et le pays des Pharaons.

Comment expliquez-vous le succès de ce livre??

En Belgique, il est sorti au bon moment, en pleine commémoration du cinquantenaire de l’indépendance du Congo. 2010 a été une année importante pour les Belges. Ils ont trouvé une façon plus adulte de regarder leur passé colonial, sans verser ni dans le triomphalisme colonial ni dans l’autoflagellation postcoloniale. Cela étant, ça n’explique pas le succès du livre aux Pays-Bas. Je ne comprends pas. Peut-être est-ce dû à sa qualité?! [Rires.] Aux Pays-Bas, comme dans ce que j’appelle les pays postprotestants, qui sont les plus grands défenseurs des droits de l’homme et de la femme, il y a un attrait pour ce qui se passe en Afrique centrale. La situation du Kivu, c’est le cauchemar de l’humanisme mondial. Mais Congo interpelle aussi les Néerlandais par rapport à leur propre passé colonial, qu’ils connaissent très mal. De nombreux lecteurs voudraient que le même travail soit réalisé sur l’Indonésie et le Suriname.

Dans votre livre, vous évoquez la présence chinoise en Afrique. D’aucuns la diabolisent tandis que d’autres la considèrent comme une échappatoire aux relations Europe-Afrique. Qu’en pensez-vous??

Trop longtemps, les Européens ont considéré la présence chinoise uniquement d’un mauvais œil. Cette attitude trahit plutôt notre frustration de perdre notre place dans le système global. Mais ça ne veut pas dire que tout engagement chinois en Afrique soit louable. C’est une forme d’économie d’échange qui a ses avantages et ses faiblesses. La Chine a commencé un engagement à long terme avec l’Afrique, simplement parce que tout ce que la Chine fait est à long terme. La pénétration chinoise est compliquée, elle suscite de plus en plus de tensions. Mais la Chine n’a aucun intérêt à saboter ses chances économiques et politiques avec l’Afrique.

Le contrat qu’elle a signé avec le Congo est une espèce de troc intercontinental. Elle peut se ressourcer dans les mines du Congo?; en contrepartie, elle doit fournir des services de construction?: routes, hôpitaux, aéroports, etc. Étant donné la corruption endémique qui sévit, ce mode de fonctionnement est intéressant, car il est toujours plus difficile de faire glisser un hôpital dans les poches d’un ministre qu’une enveloppe. Le fait que la Chine paie ses ressources naturelles avec des biens concrets peut faciliter la lutte contre la corruption. En même temps, il est clair que la Chine ne se montre pas très intéressée pour promouvoir la démocratie ou les droits de l’homme. Elle favorise les contacts avec les personnalités politiques qui servent le mieux ses intérêts.

En 2001, quand Joseph Kabila a accédé au pouvoir, la communauté internationale a cru à un possible réveil congolais. Dix ans plus tard, le pays semble au bord du précipice. Que pensez-vous de son évolution??

Chaque fois, on pense que la situation ne peut pas être pire, et elle s’aggrave encore plus. Le pays a terriblement régressé au niveau des acquis démocratiques. Kabila avait dit qu’il ne changerait jamais la Constitution. Il vient pourtant de le faire?! Je sais bien qu’il n’est pas toujours facile de démocratiser un pays. Nous, les Occidentaux, nous sommes d’ailleurs parfois un peu des fondamentalistes de la démocratie et de l’humanitaire. Nous voulons que tout soit prêt du jour au lendemain. Il était un peu naïf de penser qu’après les élections de 2006 le Congo allait devenir un autre Canada?! Un État de droit démocratique ne se construit pas si facilement. Mais aujourd’hui l’opposition est bâillonnée et le régime devient de plus en plus présidentiel. Cependant, le pays a progressé sur le plan macro économique, le budget national est plus important qu’auparavant. Quelques infrastructures se développent petit à petit grâce entre autres aux Chinois… Mais, ailleurs, le pays stagne. Il y a très peu de changement du côté de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de la sécurité, de la réforme de l’armée…

Qui est responsable de cette situation??

Il y a certes l’héritage Mobutu et celui de la décolonisation, qui n’a pas du tout été préparée. Le Congo était très peu outillé pour l’indépendance. Il n’avait, par exemple, que 16 diplômés universitaires pour tout le pays. En Belgique, on a tendance à penser que les problèmes du Congo seraient résolus avec un autre chef d’État ou une autre classe politique. Or, les défis du Congo dépassent la psychologie d’un seul individu, ils sont énormes. Quand on parle de bonne gouvernance, la Belgique n’a pas de leçons à donner. Nous ne sommes pas capables de former un gouvernement depuis quatre ans?! La France ou la Belgique ne doivent plus êtres des modèles à suivre. Les politiciens congolais l’ont bien compris. Ils sont de plus en plus nombreux, comme Vital Kamerhe [candidat de l’opposition à l’élection présidentielle de novembre 2011, NDLR], à regarder ce qui se passe du côté du Brésil. C’est intéressant. Dans les deux cas, on a deux espaces gigantesques, avec d’importants pays limitrophes, une forêt et un fleuve énormes, un héritage compliqué, un sol avec des ressources extractives importantes…

Et, en même temps, la RD Congo doit faire face à des revendications séparatistes. Y a-t-il un risque de voir voler en éclats l’unité du pays, comme au Soudan par exemple??

Depuis l’époque coloniale, il y a des tendances séparatistes dans deux provinces, le Bas-Congo et le Katanga. C’est l’un des grands enjeux de la politique congolaise. Il existe certes une frustration au niveau de la rétrocession provinciale?: le Katanga, par exemple, trouve qu’il paie trop à Kinshasa. Mais c’est ainsi également en Allemagne ou en Italie?; les provinces les plus riches trouvent toujours qu’elles paient trop. Mais, tant que Katumbi est dans le camp de Kabila, le lien entre Lubumbashi et Kinshasa est maintenu. De tout ce que Mobutu a accompli, il y a très peu de réalisations qui fonctionnent encore, mais une chose est restée intacte?: l’identité nationale. C’est étonnant, parce qu’on ne peut pas dire que le sentiment national ait été nourri ces dernières années. Malgré les conflits qui ont divisé le pays, il y a toujours un grand nationalisme. Pour la plupart des Congolais, leur pays n’est pas une construction artificielle. Il y a une grande fierté d’appartenir à cette nation, mais aussi une certaine honte de l’état de l’État.

Envisagez-vous d’aller présenter votre livre en RD Congo??

Oui, avec les prix que j’ai eus, je voudrais produire un tirage de plusieurs milliers d’exemplaires pour les Congolais. J’ai envie que le livre soit disponible à Kinshasa et ailleurs. Je vais donner une grande partie de l’argent de ces prix à des projets qui viennent en aide à la société civile et aux écrivains congolais. Mais aussi à Human Rights Watch, car ce que cette ONG a réalisé au Congo est important. C’est normal que ce livre qui parle du Congo rende quelque chose à ce pays.

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Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux, à Bruxelles.

* David Van Reybrouck est l’auteur d’un roman (Le Fléau) et de deux pièces de théâtre (Mission et L’Âme des termites), disponibles chez Actes Sud.

From the fission of humanity to?

Looking with fresh eyes at the state of the Planet, its short and long haul history, what would such a look report to those willing to listen with unencumbered ears, a mindset not clogged by the ashes and residues left by its slow and steady destruction?

The premises of this fresh look are that it must be completely and radically unhinged from the constructions of the history of humanity as recounted from the mindsets which have grown out of the destructive processes that can be traced from short and long haul histories. Humanity’s history has been much longer than, say, its last 30, 50, 66, 500 years.

Having the history of Humanity told and retold by one of its segments, especially if it has been triumphant, can only lead to distortions of that history. Yet, a look not so fresh seems to say that only one segment has abrogated to itself the intellectual property right to tell that history. In the process of assuming full authorial rights, it has grown into the very opposite of what it has always stated to be: the model of democracy.

That can be questioned without necessarily having to prove that there is a better model. Humanity’s history overall, and anything stemming from it, whether political, technical, technological, cultural, religious, moral, has been built up through trial and error. There is no such a thing as a model history of Humanity either, but for one segment of Humanity to present itself as the only and best defender of the most valued values of Humanity is to reproduce the ideological stories of domination which have been associated with conquests, colonization and, now, globalization.

A segment that has been associated with genocidal processes while being born has continued to claim a history cleansed from those warts. Having gotten away with those genocidal processes has generated on the one hand a sense of impunity and on the other, fear.

Fear, however, is no longer rooted on the side that has most suffered the consequences of power abusively exercised with impunity. This kind of change helps in bringing about a fresh look at the state and history of Humanity.

When fission of the atom was discovered, Einstein is alleged to have commented that it changed everything except the way we think. It would have been good if he had specified what he meant by “we”. “We” could be understood as the scientific community, the physicists, or, in a more general way, the human species. However, fission of the atom itself was not just the result of scientific endeavors, unless one looks at the “discovery” of the Americas as a scientific endeavor too. Fission of the atom, again from the stand of a fresh look, can be seen as the result of conquering processes whose consequences resulted in fission of humanity. The clash between conquerors and conquered was similar, in its consequences, to the splitting of the atom.

The impact of conquest on humanity by one of its segments has led to such a splitting of humanity that one has to ask if the splitting and its accumulated consequences are irreversible. From such a fresh look, a question arises: shall the specific and generic conquerors ever accept that what has been achieved through such a massive crime must be acknowledged, accounted for, and repaired (as in healed)?

From the point of view of the conquerors and its inheritors, it is obvious that this kind of question and fresh look might be seen as too unsettling for comfort, and, therefore, challenged, resisted, disputed with the same ferocity that was resorted to in order to impose the conquerors’ rule. The conquerors, through the centuries and the last decades, have been in the habit of recruiting defenders of their rule. In the last few weeks, however, the conquerors have been forced to recognize that these allies were best jettisoned least they, the conquerors, be too closely identified with the ones being referred to as tyrants.

Identifying the tyrants is not as easy as identifying tyranny, yet aren’t tyrants begotten by tyranny? As Deep Throat used to say when the Watergate scandal was unfolding: “Follow the money”.

To be continued
March 7, 2011

Is it not time to really change the world?

Before reading this, please go and see the above. Then you might want to search and read the most informed stories on the process that started with Mohamed Bouazizi in Tunisia that then spread to countries close to Tunisia, and beyond.

There is at least one common thread. For the longest of time, centuries, a predatory system has ruled the world, presenting itself as “civilization” when it was slaughtering, enslaving, colonizing. While colonizing (Africa, Asia, Caribbean) it claimed it was educating the natives. While stealing land and killing its first occupants (The Americas, Caribbean), it claimed to be doing away of barbarism. As Fanon summed it up in his conclusion to The Wretched of the Earth, it carried out its mission in the name of humanity while slaughtering it wherever it encountered it. Its tyrannical practices and rule over the last half century spawned tyrants, dictators in the name of democracy.

The system has been spreading its tentacles in all spheres of life. The idea was to leave no other choice for those confronted with it: to either join or be smashed in the process. The slaughtering has taken various forms, from the most brutal and violent to the sweetest and most seductive. The results can be seen all over the world. Fifty years after the formal end of colonial rule, a ruling clique of Africans has carried on the practices of the enslavers, colonizers and their allies. In some cases, they have “improved” on those methods.

From slavery through colonization, apartheid, globalization, humanity has been assaulted with unparalleled vindictiveness as if it is an obstacle to progress. Capitalism has been, to the majority of humanity, an unfolding disaster, but it has never been named so, because it has always advanced and publicized itself through the voices of those who have most benefited from it.

The latest WSF took place in Dakar, in a context that revealed the political obsolescence of those who have tried to present it as the answer to the problems faced by those who, in Tunisia and Egypt, demonstrated the power of emancipatory politics over the sedative power of NGOs molded as secular missionaries of globalization. All was not bad in Dakar, in part because, finally the protests coming from the Nairobi and Belem meetings have gelled into some changes that provided room for the voices that had been systematically kept away. Under axis 12, on February 9th, 2011, took place a round table to discuss “The Crisis of Civilization”, with a majority of indigenous voices.

The persistent and enraged assaults of Capitalism against the poorest of the poorest shows that the methods used during the previous phases have not been jettisoned. They have been refined. The poorest of the poorest in Africa, and beyond, have been spat upon, tread upon, mentally and physically tortured, raped, stripped of all dignity. The poorest of the poorest people have always said that they are not cannon fodder for the richest of the richest predatory mindsets. They have said it in many different ways, languages, songs. Those who became louder were victimized, and “given a lesson”, so as to instill paralyzing fear. To those who left fear behind, say, like Lumumba, the treatment was most severe and brutal in the extreme.

As events in Tunisia, Egypt and beyond have been showing, short cuts of the kind that ignore the voices of the voiceless, have a way of catching up with those responsible for silencing them. History always catches up, sooner or later, with those responsible for crimes against humanity, and yet seeking to prove the end of history, by eradicating history. Setting up tribunals (for judging crimes against humanity) that operate selectively will not erase the impunity that has accompanied enslavement, colonization and its multiple consequences, including the reinforcement of a system whose predatory nature is daily covered up.

When natural disasters hit, say, like a tsunami, a volcano eruption, an earth quake, solidarity spreads fast and with imagination….except in places that have been selected for total and complete annihilation, such as Haiti. There, as has been seen, the richest of the richest have been organizing in such a way as to recover from the humiliation of having been shown the road to freedom by the enslaved Africans, way, way back in 1804. In the minds of the slave and plantation owners, only they knew what freedom was. A slave was supposed to be a thing. From the master’s point of view, the slave was, by nature, not capable of thinking, feeling, suffering; and, therefore, according to the tyrants of the time, could not possibly know anything about freedom, let alone seeking and succeeding in getting it. Ever since the only freedom that has been canonized is the freedom of his lordship the Market. Ever since discovering how to avoid accountability for crimes against humanity, the market racketeers have also found ways of profiteering from those crimes and, with impunity, turn the system as an anonymous benefactor. The mantras from these profiteers never change: get rid of tyrants, but maintain the tyranny of capitalism.

Impunity has been the main characteristic of capitalism in all of its manifestations: political, economic, social. Impunity has bred authoritarianism of the worst kind in the minds of those who consider themselves in charge of the world through its dominant institutions, within and outside of the UN, within and outside of the financial world, within and outside of the religious world. Yet, courses on ethics have become popular in business and law schools, molded to frame the minds of those who shall preach competitiveness to death, while taking submission to the predatory nature of competition for granted.

How monstrous the system has become can only be seen, felt by those who have experienced its daily, destructive voracity. Denunciations of consumerism abound from the very corners that see nothing wrong at being consumed by accepting to be spectators to the sufferings of the majority of humanity.

Sitting on the monster and benefiting from an amazing view, the riders shall make sure that they do not appear as being in charge of the monster that has spewed disaster. It is more comfortable to sit on top of the monster than be trampled by it. Most of the time the monster seems to be completely anonymous, but now and then, it does appear with a name. In a quick flash, the victims can see the connection between the named monster/tyrant and the rider/tyranny.

Sooner or later, the riders and those who have sided with them will realize how precarious their position is. The sense of invincibility shall generate uncertainties, then fear. From Tunisia through the region, fear has been changing sides. That process is not new, as histories of resistance, from all corners of the planet, have illustrated…, provided they are read without blinders.

To be continued
Feb 24 2010

Retour de Lumumba au pays natal: dans le monde des ancêtres

En écoutant MOHAMED BOUAZIZI accueilli par Lumumba et d’autres figures connues et inconnues de la fidélité à l’humanité

La scène :
Lumumba, avec une autre partageuse inconnue (qu’on voit de dos), aide Mohamed Bouazizi (MoBo) à se défaire des pansements qui enrobaient son corps.

Observent la scène, parmi les esprits reconnaissables : Franz Fanon, Nehanda, Anastacia, et une multitude de personnes de toutes les parties du monde, qui ont vécu les pires humiliations.

LUMUMBA (s’adressant à MoBo):

Bienvenu parmi les vainqueurs éternels. Votre geste prendra du temps pour pénétrer dans la Conscience de l’humanité, car celle-ci n’était plus habituée à tant de pureté radicale dans la rupture par actes et pensée.

Votre geste restera un moment événementiel dans la geste de l’humanité écrite dans une langue qui dépasse toutes les langues, libérée de la gangue inventée par les gangs habitués à s’imposer grâce à une expertise acquise là d’où jaillit, avec une impunité déconcertante, les pratiques qui n’en finissent pas de mettre fin à l’humanité, à l’histoire. Bienvenu et un grand merci pour l’exemplarité du geste.

MOHAMED BOUAZIZI

Merci beaucoup de ces aimables paroles. Mais, vraiment, je n’ai rien fait d’extraordinaire. Je n’ai fait que ce que je pensais qu’un être conscient de son humanité aurait fait, dans les mêmes circonstances.Watch Full Movie Online Streaming Online and Download

Ce qui est vrai dans ce que vous dites c’est que les gens ne pouvaient expliquer que ce qu’ils avaient vu, lu, entendu. Tout le monde, ou presque, connaît les circonstances qui m’ont amené dans ce monde des éternels vainqueurs.

Ce que les destructeurs de l’humanité ne veulent pas savoir, à tout prix, est la mesure des souffrances infligées par une puissance de destruction inégalée et, probablement, inégalable dans l’histoire de l’humanité. Ils ne veulent pas savoir car savoir, les mettrait face à face avec un miroir leur renvoyant une image qui les paralyserait de peur. Ils ne tiennent pas à savoir publiquement, car, dans le fond d’eux-mêmes, ils savent que leur comportement est criminel. Ils savent que si la justice fonctionnait vraiment comme elle devrait fonctionner, ils devraient se déclarer coupables de crimes contre l’humanité.

Les puissants ne semblent pas se rendre compte, jusqu’à ce jour, de l’origine, de la trajectoire de leur puissance. Cette puissance incommensurable va de pair avec une impunité extravagante. Au fond, psychologiquement, ce n’est pas sorcier : quand quelqu’un commet un crime et qu’il s’en sort sans être pris, il cherchera à faire pire, et ainsi de suite. D’horreur en horreur, ces criminels perdent complètement la notion de ce qu’ils font. Par ailleurs, ils sont (parfois) prêts à reconnaître les pires crimes (quand ils sont coincés par des révélations inattendues), car leur puissance et l’impunité leur permet, au moment opportun, de passer les crimes contre l’humanité par « Pertes et Profits ».

Par ce terme technique de la langue de bois du capital, ils nous font savoir que nous, les plus pauvres des plus pauvres vivront des pertes (comme, par exemple, on peut le voir aujourd’hui dans les grandes villes des pays dits « émergents », où les pauvres sont réduits à se nourrir à partir des poubelles. Dans les zones huppées, certaines poubelles sont cadenassées pour empêcher les plus pauvres des plus pauvres de s’alimenter). Quant aux plus riches des plus riches, ils se réserveront l’abondance des profits qui renforcera leur puissance de destruction construite pour éradiquer l’humanité. Ils veulent nous éliminer parce que nous sommes leur miroir. En nous éliminant savent-ils qu’ils s’éliminent aussi ?

J’avais cru, jusqu’au jour où la police a confisqué ma charrette et mes produits, qu’il suffisait de se battre et que, tôt ou tard, la récompense arriverait…et je pourrai peut-être jouir non pas des profits, mais au moins des petites miettes que les pertes nous amènent.

Après tout, je m’étais tellement saigné pour acheter cette charrette qu’elle avait presqu’acquise la force d’une personne aimée. J’avais même commencé à penser qu’un jour je lui donnerais un beau nom. J’avais commencé à la considérer comme la compagne des bons et mauvais jours. Dans les bons jours, je sifflais, je chantais et j’entendais les roues tambouriner un accompagnement bien cadencé qui me donnait des ailes. Pendant l’hiver, si nécessaire, je dormais sous elle, bien calé contre une des roues, avec des journaux et des cartons. Avec les produits bien couverts avec une bâche, j’étais protégé contre la pluie, et le froid.

J’explique tout ceci car les gens ne se rendent pas compte de l’intimité qui me liait à cette charrette. Elle faisait partie de moi-même, physiquement et psychiquement. Quand on est venu me l’arracher c’est comme si on avait attenté à ma vie et qu’un coup mortel m’avait été porté. En prenant une partie de moi-même, on me tuait.

Quand ils ont pris ma charrette, c’est comme si on m’avait écorché vif. D’un coup, comme un éclair, j’ai compris comment des gens (en Inde, en Corée du Sud, en Afrique en Amérique latine, par exemple) auxquels on avait arraché la terre avait ressenti cet arrachage. D’un coup, j’ai senti ce que ressentent celles qui sont violées. Ce genre de souffrance est indescriptible car l’humanité ne pourra jamais inventé un appareil de mesure à la hauteur d’une telle souffrance.

La prise de ma charrette, de quelque chose qui était plus qu’une chose, de quelque chose qui permettait d’adoucir le quotidien de ma famille a été comme un coup de massue sur ma tête. On peut dire, littéralement, que j’avais perdu la tête. Je ne voyais pas comment la vie vaudrait la peine d’être vécue avec des gens qui vous enferme tout le temps sans vous mettre en prison.

Je m’arrêterai ici pour le moment car il y encore beaucoup de choses à dire. Encore une fois, un grand merci pour l’accueil. Je n’aurais jamais cru qu’un tel monde des esprits des ancêtres existait.

LUMUMBA

Merci de ce partage. Nous en avons tous besoin. Mais tu as encore plus besoin de repos. Repose-toi et nous t’écouterons un pleu plus tard.

Quelques temps plus tard. La même scène, sauf qu’il y a plus de gens assis. On voit aussi des mamans avec des bébés dans les bras.

MOHAMED BOUAZIZI

Il faudra aussi écouter d’autres personnes dont les voix ont été maintenues dans le silence total. Ma deuxième mort a été présentée comme un spectacle, à la mode des médias qui s’alimentent de tout ce qui peut maintenir l’intérêt des gens.

Il y a eu beaucoup de commentaires, mais les plus visibles étaient souvent à côté de la plaque. On pouvait sentir, palper leur préoccupation de montrer qu’ils nous connaissaient, alors que quelques jours auparavant on ne parlait que du miracle Tunisien, de sa stabilité, de sa pais sociale.

« Qu’il crève » aurait dit le couard fuyard [Ben Ali] en apprenant mon geste. Une condamnation guère différente de celle qui sort sous d’autres formes des porte-paroles des grandes puissances de la planète. Ces grandes puissances, sans se rendre compte, sont devenues les plus grandes nuisances de l’humanité, de toutes celles qui ne cherchent qu’à vivre.

Leur mot d’ordre vis-à-vis des gens comme nous est bien résumé par ce souhait : « Qu’il crève ». Ce ne sont pas seulement les mots, mais l’organisation des industries, de la production des choses visant avant tout à nous balayer. Dans toute la Tunisie, des plus petites bourgades jusqu’aux grandes villes, l’air vibrait de ces mots. Ils étaient prononcés chaque jour, en français, en arabe, en ki-kapital (langue de ceux qui ne connaissent que le capital), en latin, en grec, en anglais.

Les souhaits de notre disparition nous étaient transmis par tous les moyens de communication. On devrait dire d’excommunication. Tout était fait pour que nous sentions, le plus fortement possible, que nous étions de trop. Ils sont convaincus que sans eux rien de bon, de durable ne sera fait. Leur arrogance est telle qu’elle leur bouche les yeux, les oreilles. En chassant ceux qui ne veulent pas de nous, à tout prix, nous leur démontrerons l’existence d’une puissance plus forte que leur nuisance, plus en harmonie, en fidélité avec l’humanité.

Si nous avons pu commencer un changement en Tunisie, ce changement peut être le commencement d’un changement pour arrêter le massacre programmé de l’humanité, de la terre, de tout ce qui vit.
(A suivre)