POUR FLORIBERT CHEBEYA BAHIZIRE ET FIDELE BAZANA

Au-delà ce qui a été dit et, surtout, exigé pour que toute clarté et justice soit faite autour de la mort de Floribert Chebeya Bahizire et de son chauffeur, Fidèle Bazana, nous aimerions ajouter les mots qui suivent. Nous présentons aux deux familles endeuillées, à leurs amis et aux collaborateurs les plus proches, nos sincères condoléances. Que leurs âmes reposent en paix et que le Créateur et les esprits des ancêtres les accueillent avec chaleur et générosité. Que de l’immense tristesse provoquée par leur disparition jaillisse une étincelle plus immense encore pour guérir une blessure de plus de 50 fois 50 ans, de 50 fois 500 ans.

A moins d’un mois du 50ème anniversaire de l’Indépendance

Floribert Chebeya Bahizire (FCB) a été éliminé physiquement comme Patrice Emery Lumumba, un autre Congolais qui parlait pour les Sans Voix et qui, pour avoir osé parler à contre courant fut liquidé. Les circonstances diffèrent, mais en parcourant l’histoire de la recherche de l’émancipation en Afrique et Au Congo il ressort un profil qui frappe : Toute personne ou tout groupe de personne qui décide de se libérer et y parvient, même en partie, sera traité avec la plus grande sévérité : De Haïti au 19ème siècle à Cuba au 20ème siècle, en passant par le Quilombo de Palmarès, la Commune de Paris, Wounded Knee, Dien Bien Phu, Kimpa Vita, Kimbangu, Ruben Um Nyobe, Félix Moumié, Dedan Kimathi, Patrice Emery Lumumba, Amilcar Cabral, Chris Hani, Kwame Nkrumah, Steve Biko, Thomas Sankara, Samora Machel, etc., et en terminant par les journalistes sur le point de faire des révélations (entre autres, Serge Maheshe, Bapuwa Mwamba, au Congo, Carlos Cardoso au Mozambique). Les exemples sont si nombreux que la mémoire ne parvient plus à les compter et à les conter ; malgré cette défaillance, les gens de partout sont en train de faire l’addition et d’essayer d’en tirer les leçons.

Entre fêter les 50 ans d’Indépendance comme s’il s’agissait d’une kermesse ou d’une opération marchande, FCB continuait de penser à celles et à ceux qui, pendant 50 ans ont été piétinés, laminés, torturés. Même appauvris, il ne fallait jamais les laisser tranquilles. Pas seulement dans l’Est du pays, partout où des gens cherchaient à vivre dignement, à être fidèles à l’humanité, à être fidèles aux vœux d’émancipation d’autres grandes figures de notre histoire, la chasse à l’homme s’organisait sur ordre des gens au pouvoir ; s’organisaient aussi des viols accompagnés d’actes indescriptibles.

Les paroles de FCB dérangeaient les monopolisateurs du pouvoir et de la parole. Plus que les paroles, plus que les écrits, ce sont les pensées de FCB qui ont amené ses ennemis à le supprimer physiquement. Malheureusement pour ces derniers, les pensées de FCB, comme celles d’autres héroïnes et héros de l’émancipation de l’humanité, ne disparaissent pas avec leur mort physique. En parlant et en écrivant comme il le faisait, en agissant comme il le faisait, il démontrait aux amis et aux ennemis l’existence d’une pensée pleine de vie constamment à la recherche de cette indépendance toujours remise, 50 fois, bientôt une fois de plus, de trop.

Concrètement, FCB dérangeait parce qu’il maintenait le cap sur les objectifs qu’il s’était donné, à savoir d’aller jusqu’au bout des dossiers concernant les massacres, individuels ou de groupes. Avec patience, courage et persistance, il poursuivait plusieurs enquêtes comme ceux relatifs aux attaques contre le Bundu Dia Kongo, aux attaques contre ceux qui avaient, en particulier au Bas-Congo et à Kinshasa, voté pour le parti de Jean-Pierre Bemba, et d’autres cas de personnes « disparues » ou emprisonnées sans aucune forme de procès. Dans cette poursuite exemplaire contre le culte de l’intouchabilité de certaines personnes, FCB partageait ses enquêtes avec des personnes et des organisations déterminées à tout faire pour que la justice soit faite en RDC.

En actes et en pensée, FCB était en train de vaincre ceux qui se considéraient comme intouchables. La direction de cette pensée en pleine effervescence montrait clairement à qui voulait la suivre qu’elle disait que cela ne pouvait plus continuer ainsi. De cette pensée germinante, on peut imaginer FCB,
Murmurer, pour lui-même, ce qui suit:

Nous ne pouvons plus continuer de renier
une 50 ème fois ce que nous sommes
Il n’y a rien de pire que le reniement de soi-même
De ses vertus, de ses ancêtres, de vœux de fidélité
Enterrés dans les archives mortes
Il n’ya rien de pire que la maintenance du reniement
Au nom de quoi ?
La globalisation ?
Qu’un examen franc de notre histoire
Obligerait à y voir
La plus récente version
de la modernisation
de la colonisation
fabrication bâtarde
de l’industrialisation de l’esclavage
aujourd’hui couronné
par l’incarcération
la marchandisation de l’histoire
pour que la planète soit
sans deuil le mouroir
de l’humanité

FCB, comme d’autres visionnaires de la même trempe, voyait dans le reniement de notre histoire, un reniement de l’humanité. Sa pensée, ses pensées refusaient la modernisation de l’esclavage, une modernisation qui se cachait derrière des gestes de charité, de droits humanitaires alors que les temps exigeaient avec et pour les sans voix, des devoirs de parole et de solidarité. Même réduits au silence, les sans voix parleront toujours et continueront d’être le sang circulant, vivifiant, éternel des échos venant d’outre-tombe pour l’émancipation complète et totale des Congolais.