Á propos du débat autour de la différence entre la véracité et la verité-processus-cum-verité-procédure générique.

1. En fin de compte le débat porte sur les modèles conceptuels pour réussir la réconciliation avec vérité. L’espoir est que cette réussite ouvre la voie à la solution durable de la crise congolaise.

2. Contrairement à la situation de l’Afrique du Sud où la crise se manifestait par une scission de la Nation sous un Etat dirigé par une partie de la Nation, la crise congolaise se manifeste comme l’inachèvement durable ou la défaite de la construction politique de la Nation congolaise, une et indivisible, et la construction d’un Etat sur la base de la destruction du modèle colonial de l’Etat, c’est-à-dire la non réussite de la guerre de libération nationale contre les conquérants et leur Etat colonial, passablement reproduit par l’esprit colonial encore vivant dans certaines catégories des Congolais, c’est-à-dire l’inachèvement de la désaliénation des anciens colonisés. Toutes les négociations pour résoudre cette crise qui sont déployées et dirigées par le camp des anciens conquérants, non seulement ne renforcent pas la désaliénation, mais aussi, visent à mettre en place une variante du modèle colonial.

3. Exposer ou révéler tout ce qui entretenait la scission pour le déraciner afin d’unir la Nation Sud africaine était dire la vérité et donc être fidèle à la résolution de la crise. Parler de façon à entretenir la scission sous le masque de l’unité de la Nation, s’appuyer sur la logique de l’Etat pour justifier sa partie de la Nation, c’est mentir—comme De Clerck à Desmond Tutu–, c’est-à-dire, c’est n’être pas fidèle à la résolution de la crise. C’est par la fidélité à la résolution de la crise que la vérité se détermine. Il ne s’agit pas d’opinion qui se déterminerait par une situation de pour ou contre, c’est-à-dire la véracité ou plausibilité de l’opinion. Celle-ci laisse la crise intacte.

4. Avant d’aborder brièvement la question de la vérité, je vais citer les modèles conceptuels ou plutôt des répertoires ou registres conceptuels par lesquels la question de la réconciliation est abordée : a) le répertoire théologique dont les éléments sont : le manquement/péché, la confession/repentir/le pardon/salut, la grâce de Jésus-Christ comme modèle de bonté ; b) le répertoire de la contradiction : spécificité des contradictions avec l’antagonique se résolvant soit par explosion violente soit par sa transformation en une contradiction non-antagonique et se résolvant par la méthode de résolution des contradictions parmi le peuple : entre autres, critique, autocritique (en présence des critiques) et rectification. Dans l’explosion, l’un des éléments disparaît absolument ; la rectification met en jeu le rapport entre l’ancien et le nouveau, c’est l’événement qui fait la démarcation de ces deux ; c) la palabre, comme répertoire, est inclusif et met en jeu : le débat multicontradictoire(se référant à la dialectique quadrinodale reliant : la vision, le pouvoir, la guérison et la sagesse—le prophète, le chef, le nganga/guérisseur et le sorcier/ndoki) , c’est un multidialogue, un auto-multiquestionnement (ntungasani) collectif visant à traquer la mauvaise parole(symptomatique) qui divise, pour l’extirper de façon consensuelle et unanime ; tout le champ des significations est mis en branle par un déballage généralisé ne tolérant aucun silence sans signification, etc., la palabre se termine par une réunion de re-affirmation des principes justes et bons pour tous, opposables à tous (mfundu za bindokila) ; d) la logique qui valide ou invalide, par des règles formelles d’argumentation, les arguments, elle introduit aussi la spécification des dispositions épistémologiques de la vérité ou le mensonge par référence aux porteurs (« bearers ») de la vérité ; e) la psychanalyse qui détecte, non seulement les envoûtements mais aussi les sentiments réprimés dans l’inconscient et actifs dans le déroulement des comportements, se pose ici la question du sujet des actes et comportements des gens, comment guérir les émotions réprimées mais actives dans l’inconscient individuel et social pour briser le rejouement du comportement s’accommodant aux traumatismes (voir la démarche de Lemba) ? ; f) la philosophie, comme rupture avec l’opinion, renseigne sur les différentes figures de la vérité (reflet sans ou avec miroir, correspondance ou conformité à la réalité ou aux faits, cohérence, totalité, véracité, déflationniste, etc.,), la compossibilité des vérités (comme événements) et les différentes figures du sujet (du sujet réflexif cartésien au sujet clivé de Jacques Lacan, etc.), mettre en question tout sans s’arrêter, questionner tout point de vue partisan (against one-sidedness) ; g) détective (criminologie ou police judiciaire) qui croit détecter les mensonges, etc. ; et h) le registre juridique : la conformité à la loi : le pardonner sans oublier. Les exercices de la réconciliation ne semblent pas mettre, bien souvent, au centre, le traitement/guérison de la victime réelle et pas seulement celle ciblée.

5. Le cas particulier d’Alain Badiou dont la conception de vérité, qui part d’une relecture profonde de Platon, pose que la vérité est un événement, un trou ou une rupture dans le tissu ou système existant de la connaissance : en sciences, elle s’appelle une découverte, en art, elle s’appelle une pièce maîtresse, en politique, elle s’appelle un mode historique de la politique et dans l’amour, une figure nouvelle de l’amour. La compossibilité de ces vérités s’appréhende par la catégorie philosophique vide de Vérité. La découvre ouvre tout un champ ou une manière nouvelle de faire la science ; cette manière c’est le processus de fidélité à cette vérité. Par rapport à la physique einsteinienne, la newtonienne est-elle vraie ? Si l’on peut lire la crise congolaise comme révélée par une série des événements, la vérité de l’événement qui fait rupture avec les figures passées de la crise serait celle qui serait utile pour la résolution de la crise. Quel événement pointe à la résolution de la crise par la fidélité à sa vérité ? Il faut que quelque chose arrive pour qu’il y ait une politique ; c’est l’événement qui nous oblige ou nous pousse de décider sur le choix d’une nouvelle manière d’être et d’exister. Etre fidèle à l’événement c’est de se déplacer (to move within) dans la situation organisée par lui en pensant la situation suivant l’événement. Et donc, en fait de compte, la vérité c’est le processus réel de la fidélité à l’événement, ce que cette fidélité produit dans la situation. Sans être « produit ou marqué » par cet événement, on est marqué par l’opinion du système ambiant de la connaissance. Pour Badiou, la vérité comme processus ou comme procédure générique, c’est la même chose.

6. Dans un article très intéressant intitulé : « Où est la vérité ? » (Revue canadienne de philosophie, Vol. XVII, No.2, juin 1978, pp. 286-319), Robert Franck montre clairement que le sort qui est fait à la vérité est lié à des enjeux sociaux. Les intérêts des uns peuvent les amener à tromper le monde et à se tromper eux-mêmes tout aussi bien, les intérêts des autres peuvent les pousser au contraire à « faire toute la vérité .» Pour ne pas aller trop en détails philosophiques, la vérité favorable à la résolution réelle de la crise n’émerge pas à partir de n’importe quel enjeu social, mais en ligne, dans la fidélité aux conséquences de l’événement visant à cette résolution.

7. Avec l’événement du prophétisme politique (l’avènement de Kimbangu Simon et les Bangunza), en 1921, a surgi la vérité politique suivante : « le Congo et l’Afrique doivent être libres. Les Congolais doivent être indépendants spirituellement et politiquement pour être maîtres d’eux-mêmes. » La conséquence de cette exigence a entraîné la radicalisation de certains Congolais (militants spirituels), la condamnation à mort puis à vie de Kimbangu et la déportation, loin du terroir, de nombreux militants (38,000)—dont beaucoup son morts loin de chez eux, en prison ou dans des camps. La colonie était secouée ; mais l’aspect politique de l’organisation pour la libération nationale était insuffisamment développé. Pour la plupart, partout où ils étaient, ils ont marqué d’autres personnes.

8. Le débat contradictoire entre les gens du Manifeste de la Conscience africaine et l’ABAKO dont le Contre- Manifeste introduit l’exigence de « l’émancipation immédiate » donna naissance à une séquence politique (1956-1959) organisée autour de cette exigence, mobilisant la population coloniale renforçant sa capacité politique en vue de lui donner une puissance politique, pour concrétiser la vérité de cette exigence. La fidélité à cette exigence de l’indépendance immédiate, exigeait des conditions : sujets fidèles (opposés aux sujets réactifs et obscurs : ceux qui attendaient l’indépendance préparée par les colonialistes suivant, par exemple, le plan Van Bilsen et ceux qui ne voyaient rien dans le débat contradictoire), un organe capable de porter et les sujets et la politique de cette fidélité. C’est à cette période que l’ABAKO commence à faire des alliances. Le 4 janvier 1959 c’est la ponctuation de cette séquence. J. Kasa-Vubu dira, ce jour-là : « Nous ne sommes pas opposés à la double appartenance ; les gens peuvent être au MNC et à l’ABAKO. » A SUIVRE.

Ernest WAMBA DIA WAMBA
11 Janvier 2009